5 janvier 2019

Il immigra d’Angleterre, autour des années 1820, galéra quelques mois à New York, avant de rejoindre les territoires plus à l’ouest. Rapidement, cédant à la facilité, il préféra trafiquer du bétail volé, plutôt que de crever comme employé d’un ranch. Sa fortune se porta bien durant plusieurs années mais Rex Bobbit, le poissard, fut fatalement chopé par les autorités. On l’enferma cinq ans, dans un bagne putride, en compagnie de brutes et de vicieux. À sa sortie, Rex se présentait comme une ombre, une ombre lasse qui ne s’accrocherait à son corps que du bout de quelques filaments. On l’embaucha comme conducteur de diligence, un métier dangereux et, le concernant, plutôt mal payé. Pendant quartoze ans, il effectua le trajet entre New Llandeilo et Utah City, souffrit de sept blessures, dont une par flèche et trois par balles, et éduqua tant bien que mal les deux filles de sa compagne Hélène Héribert, Française d’Avallon, avec qui il partageait sa couche, en dehors du mariage, au grand dam de ses voisines bigotes. Progressivement, les services de diligence disparurent, remplacés par le train et Rex se trouva extrêmement démuni. Hélène le quitta, ses filles partirent pour la Californie, tentèrent leur chance afin d’échapper à la pauvreté des populations locales, pour qui les promesses du Nouveau Monde se limitèrent à un changement de maîtres, les récents valant bien les anciens. Rex se dégotta encore un boulot dans le transport de marchandises mais, renouant avec ses vieilles frasques, s’en fit virer après avoir tenté de voler une partie de son fret. Le grand gaillard que j’avais connu, tout gosse, le terrible qui piquait des colères phénoménales, qui n’hésitait pas à faire le coup de poing et se laminait la tronche au whisky frelaté, mon modèle, mon tonton, se rabougrit, s’étiola toujours davantage, et mourut dans un dispensaire de Floride, où ses vicissitudes l’échouèrent, abandonné, en partie dément. Alors, mon oncle, ce couillon qui se métamorphosait systématiquement en contradicteur, dans n’importe quelle conversation et peu importe le sujet, ce chercheur de merde patenté, ce type à l’humour froid et formidable, si jamais je le rejoignais demain, emporté par cette grippe qui m’enterre dans mon lit, le Rex Bobbit, si ce putain de paradis existe, dans quel état le retrouverais-je ? D’ailleurs, ne l’a-t-on pas éjecté dès la porte du séjour céleste, pour tentative de corruption sur la personne d’un fonctionnaire divin ? Moi, je crois qu’on est juste de la viande à vers, que rien ne nous retient ici, pas même la mémoire, pourtant, je ne jurerais de rien sur la question, des tas de religions ont développé des tonnes d’eschatologie, l’une d’elles, malgré la faible probabilité, a pu tomber sur la bonne version, pareil pour le matérialisme. Bah, soit je le saurai bientôt, soit plus rien ne m’affectera.

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