30 décembre 2018, première entrée

Les repas au restaurant ne contribuent pas qu’un peu à l’arrondissement de mon ventre. Notre coutume instaure que nous simulions, d’abord, l’imprévu complet du repas, nous n’en discutons qu’au dernier moment puis, souvent comme le jour précédent, nous évoquons le midi, nos envies, et hop ! nous partons, le communiste, le légitimiste et moi pour notre cantine, un petit bar, peu fréquenté par nos collègues, pas trop loin, la flemme, et qui nous hébergera gentiment, contre paiement cela va de soi. L’exiguïté du local nous avantage : en effet, la salle emplie nous oblige à attendre qu’une place se libère, attente que nous comblerons collés au bar, toujours un peu dans le chemin, à descendre verre sur verre sous prétexte d’apéro. Dans cet endroit, l’étiquette ne nous astreint pas trop, la clientèle, bon enfant, se constitue surtout de gens modestes, quelques cadres des entreprises voisines, légèrement alcoolos mais propres sur eux, qui rincent parfois leurs subalternes, vaguement réprobateurs, sans oser émettre la moindre critique, quelques artisans tranquilles, des ouvriers un peu ferrailleurs, un peu babanes, plutôt racistes, concons, de ces personnes qui zonent dans les quartiers chelous, se prennent sans cesse la tête, font des histoires, se battent, bourrés, en fin de soirée, mais bien polis, sortis de leur trou, des handicapés physiques qui gagnent, ici, de ne pas être matés, des commères désœuvrées, qui se scandalisent facilement, pour des motifs qui m’échappent, qui ne tiennent apparemment qu’à la face d’elles-mêmes qu’elles désirent montrer, un cancéreux avec sa bouteille d’oxygène. Bref, un bistrot. Dans le brouhaha, le communiste assène quelques vérités ultimes, en prenant des manières d’autorité pour marquer l’irrévocabilité de ses assertions, et en bougeant dangereusement les mains, de façon à appuyer la voix par le geste, un geste toutefois trop faiblement maîtrisé pour que des verres ne valdinguent pas périodiquement. Le légitimiste, pas du tout d’accord, l’encourage à poursuivre par quelques commentaires faussement innocents qui alimentent la chaudière de sa lalomanie. Je me tais, je n’arrive pas à en placer une, et mes blagues pesamment ironiques importunent mes interlocuteurs, j’en suis conscient. Je me demande souvent ce que je fous là. Coincé dans des bavardages aux arguments redondants, à la rhétorique sénile, balayé par des vagues de préjugés moisis, je m’y sens bien quand même. Sans doute, j’en conviens, qu’un vieux poivrot comme moi, un peu fêlé, ne s’accorde qu’avec les geules cassées, les solitaires, les angoissés, les débiles, qui me regarderont peut-être, pour certains, de haut, mais dont je me cogne de l’opinion.

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