30 décembre 2018, deuxième entrée

Lorsque les tensions dues au rationnement s’exacerbèrent, deux camps organisés émergèrent. Le premier émanait des élites économiques, qui se rallièrent des bandes organisées, selon l’association classique des milieux d’affaire et du grand bandistisme, fort de milliers de bras sans crainte ni scrupules. L’autre pôle s’ordonnait autour de la classe moyenne, plus précisément des ingénieurs, des scientifiques, et globalement de ceux que Jean-Pierre Garnier dans Une violence éminemment contemporaine désigne comme les membres de la petite bourgeoisie intellectuelle. D’un côté, on s’acharna, dans un réflexe réactionnaire, à conserver ce qu’on était en situation de sauver de la technologie basée sur le pétrole, forant toujours plus profondément, toujours plus désespérément, sans égard pour l’environnement, déversant encore plus de poisons sur des terres déjà presque totalement infertiles, de l’autre côté, on rechercha un nouvel ordre, répressif si besoin, qui sauvegarderait les écosystèmes, au détriment peut-être des populations humaines, mais in fine pour préserver l’espèce tout entière. Les richous, quoi qu’ils en eussent, n’avaient pas les moyens de leurs envies, les techniciens, quant à eux, manquaient d’une technologie véritablement émancipée de l’industrie pétrolière et de son énergie naguère peu chère. Quand les uns fondaient leur règne sur l’envie et la cruauté, les autres cultivaient une froideur implacable et le choix, pour nous, résultait entre une promesse de chaos sangunaire, ou la mise en place de procédés et d’agencements rationalisés pour traiter de l’humain comme d’une matière ductile, ou comme de déchet. On s’étonnera de l’inaction de l’État, celui-ci ne demeurait pas inerte pourtant, il aménageait, en quelque sorte, au profit de quelques-uns, avec l’argent de certains donateurs milliardaires, le sauve-qui-peut qui surviendrait lorsque, soudain, tout craquerait. Je ne me risquerais pas à promettre laquelle des deux parties s’imposa, ou même si l’une d’elles y réussit, ma connaissance de la situation se limitait à des rumeurs, à des échos de nouvelles, je ne m’avancerais pas même à assurer que le tableau que je dressai plus avant fût d’aucune façon véridique, ou seulement le fruit d’une imagination alors aiguillonnée par la faim, la très grande faim, notre maîtresse rétablie dans ses pouvoirs. À un moment, les stocks de nourriture s’épuisèrent pour de bon, très vite le cannibalisme prospéra, à cette époque, je manquais de souffle, je courais trop lentement, je trimballais difficilement ma viande, mon gras.

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