29 décembre 2018

L’actuel président du Tambhurkhistan, l’honorable Anatoli Bensonovitch Poshdurine, vécut des heures difficiles au commencement de son mandat. Sortis des campagnes du pays, déferlèrent sur son palais des gueux comme il n’en connaissait que par quelques documentaires qui l’édifièrent, en sa jeunesse, de la présence de cette multitude dont la misère, si prégnante, les poussait même à acheter dans les grandes surfaces, étrange univers encore que celui-là, de bruit, de mauvais goût, où s’écrasent quelques improbables hères. Interloqué, Anatoli Bensonovitch qu’on avait éduqué dans la certitude de sa supériorité intrinsèque sur le vulgaire, ne pigea rien, ni des gens qui le défiaient, ni de leurs problèmes, ni de leurs demandes. Pour sa défense, les manifestants n’avaient guère songé à clarifier leurs revendications, et leurs cris exprimaient plutôt l’exaspération d’une population lasse, qui ne réclamait qu’une vie meilleure, plus de partage des richesses et plus de justice. Anatoli Bensonovitch, enfant des écoles internationales, où se croisent et se mélangent la progéniture des notables, les dédaigna, pour commencer, puis, devant leur insistance à se faire entendre, ces ombres qu’habituellement on n’écoutait pas, qu’on ne voyait, dont on ne parlait jamais, d’un geste qu’il crut généreux, leur accorda quelques miettes. Les mutins explosèrent, bien entendu. Ce qui me passionna, à cette époque, fut la prodigalité des commentateurs sur les intentions réelles, les convictions politiques, ainsi que sur l’origine ethnique et sociale des insurgés. Chacun y allait de son commentaire, réduit quelquefois à une insulte, de sa théorie, de son explication, et tous ne révélaient, dans cette gymnastique, que d’où ils s’exprimaient, accolant au grondement de la révolte, chacun, ses certitudes. Mon excellent collègue, Sean Hinny, fondateur du groupe Poètes Unis, Tous Ensemble Solidaires, un collectif qui se proposait un engagement actif pour, selon la devise creuse toujours à la mode, changer les choses et faire bouger la société, sans préciser, hélas, dans quel sens, Sean, donc, me proposa de nous rendre au Tambhurkhistan, en Pomdoranie, et plus précisément à Torthudograd, la capitale régionale, afin d’y conduire notre propre analyse de la situation. Ce que nous fîmes. Sans nous avancer jursqu’aux premières lignes, où s’affrontaient rebelles et forces de l’ordre, les gaz, qui nous aveuglèrent et nous étouffèrent, nous empêchèrent d’observer quoi que ce soit, nous refluâmes bien vite, nous réfugiant dans un café, qui nous accueillit la soirée, et une partie de la nuit. Dehors, les explosions des grenades, les cris, les appels, les courses, les coups, les arrestations, la police ne se ménageant pas lorsqu’il s’agit de casser des pauvres, leurs sœurs, pourtant, et leurs cousins, dedans, un vin chaud réconfortant. Je n’appris rien sur le mouvement de protestation, quelque chose, pourtant, émergea de l’anecdote : la facilité avec laquelle, face à l’agression, le plus pacifiste d’entre nous pourrait se muer en belligérant.

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