26 décembre, seconde entrée

Un monstre, voilà, ou au moins une bestiole. Chaque fois que je coule de l’eau dans mon évier, cela déclenche une vague de gargouillis dans les tuyaux, cela glougloute, cela grougroute et cela grogne. J’y dis, ça va, c’est bon, calme-toi, mais le phénomène, apparemment, digère mal la flotte, ça ne ressemble pas à des gargarismes, plutôt un truc intestinal et dégueulasse. Aujourd’hui, je me penche vers le siphon et un membre gluant m’alpague, tentacule verdâtre ou langue caoutchouteuse d’un rose plutôt bleu, ça m’entraîne, quoi qu’il en soit, dans les profondeurs de la plomberie, un toboggan marrant, une glissade un peu freinée par l’eau croupie, puis une chute vertigineuse, et un fou rire, comme je ne m’en suis plus tapé depuis le visionnage des Variations Goldberg chorégraphiées par Marie Chouinard, mais là, c’était nerveux. J’atterris dans un grand bain de pisse et de merde, disons-le sans chichi, au côté d’une horreur gigantesquement petite, qui me montre, dans un rictus sympatoche, des crocs cariés comme un plan de retraite pour dentiste, je lui claque une bourrade amicale et il m’asperge d’un liquide chaud, cordial et acide. Allons ! C’est l’heure de la balade, je glisse ma main dans sa patte, sa serre, ou je sais pas quoi, et nous nous lançons en dansotant dans les avenues mirobolantes du cloaque. De toutes parts, des rats embarquent, grinçant des airs viciés sur leurs crincrins, et des cafards font comme des processions, jouent des claquettes avec leurs pattes garnies d’épines, dessinent de leurs masses des figures, cheval ailé, nuage léger ou brise du soir. Les ossements des égoutiers morts gazés, rongés, écrasés, se hissent hors de la vase et accompagnent le tintamarre d’un joyeux rythme de castagnettes qu’ils exécutent des maxillaires, des résistants à la dernière occupation trop bien planqués, jamais ressortis, les accompagnent de rafales de mitraillettes, et des contrebandiers, aussi pourris que leur marchandise, offrent à boire de ce tord-boyaux dont ils se servent habituellement pour dégager les bouchons de graisse qui obstruent les canaux. Quelques fœtus ajoutent de la jeunesse à notre guillerette compagnie, tandis que toutes sortes de pilules de médicaments décorent comme paillettes les parois, déjà bien colorées par les veines de peintures qui les strient, et quelques matériaux que je n’identifie pas, mais fortement phosphorescents, dispensent leur lumière. Carnaval des déjections tonne sous vos pieds, mesdames, messieurs ! Et débouche sur le manège tournicotant de la station d’épuration. Quelle rigolade !

Un monstre, je ne dirai pas ça, une bestiole ouais, sûrement, un pote en tout cas. Un pote plutôt cracra, qui cause un drôle de patois, que j’y pane rien, gueulard, et même vociférant, mais un pote, quoi. Certain que je préfèrerais vivre au bord d’un ruisseau très limpide, dans une petite baraque, choucarde comme tout, avec une gentille louloute, une Fanchon Listel par exemple, et des bestiaux, tous gais et bien urbains. J’ai beau cogité pourtant, gratté toutes mes options disponibles, je conclus toujours que, finalement, j’ai jamais eu trop de choix. Je chouine pas, je balance pas mes responsabilités sur les autres, seulement, il faut l’admettre, même quand on veut, on peut pas toujours, et ceux qui prétendent le contraire sont généralement des prosélytes qui cherchent des nouveaux convertis, ou d’ordinaires connards qui trouvent très bien qu’on marine dans notre nullité. Il y a ce copain à ma sœur, qui vit sous une yourte, une yourte sûrement environnementalement extraordinaire, quotidiennement, pour aller bosser, il se tape trente bornes aller, trente bornes retour en bagnole. OK, bon, il se la raconte pas, il fait comme il peut, par contre chez d’autres qui s’offrent comme des modèles, on flaire souvent les imposteurs.

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