24 décembre 2018

L’État civil me classe, alphabétiquement, dans les B, pour Bardeau. Cette usine à gaz de l’identification, censément objective, sollicite de toutes provenances les ressources pour s’appuyer sur une information pérenne. Dans des kilomètres de couloirs, des millions de mètres cube de tiroirs, des téraoctets de mémoires informatiques, gisent les histoires de vies disparues, dont les relevés ne concernent plus personne, et divers détails, de plus en plus intimes, sans cesse davantage précis, jusqu’à la brique fondatrice de l’ADN, qui racontent qui nous sommes. Mais l’entropie rabote indéfectiblement la pertinence de cette masse, si vite obsolète. Un brun devient chauve, la forme d’un visage change subitement, suite à un accident, une main se déforme, et l’âge, ce fléau du recenseur, nous tasse, nous amaigrit ou nous grossit, ravine nos traits. Ces fluctuations incessantes causent de grands chagrins parmi les spécialistes de la classification. Bardeau, donc, que je reçus de mon père, qui le reçut de son propre père, bref, nous discernons tous le principe. Pourquoi Bardeau, en référence au bardeau de bois, ou à l’équidé issu du croisement d’une ânesse et d’un étalon ? Ce cousin maudit du mulet, robuste serviteur, dont on assure qu’il « n’a jamais eu d’importance économique particulière, il est généralement le résultat d’un accident pour ses éleveurs. […] » et qu’il est « réputé pour posséder moins de qualités que le mulet, tout en n’ayant ni la force du cheval, ni la robustesse de l’âne. » Une description qui me sied particulièrement. Comme souvent, les origines de cette attribution demeurent obscures, celle-ci remontant à la grande distribution de noms de famille du XIIIe siècle, époque prospère, au cours de laquelle la démographie explosa tant qu’il fallut user de plus que de prénoms pour distinguer le Jacques, meunier de son état, du Jacques bossu, pour peu qu’ils se distinguent. Si le bardeau en question ne s’appréhende que de façon trouble, mon prénom, Jan, lui, s’enracine dans une narration plus chronologiquement rapprochée, celle de la promesse, engagée par ma mère auprès d’un autre Jan, d’attribuer son prénom à son fils, pour autant qu’elle en conçoive un. Serment, sans doute, contracté dans l’ardeur d’un amour, et tenu, dont il résulta, très probablement, pour ma génitrice, une sombre déception, lorsqu’elle m’observa grandir toujours plus semblable à mon père, objet de mépris, et en rien, malgré le don magique de ce prénom, similaire à l’amoureux passé. Un Jan tout de même, Jan qui dérive de Yehohanan, éthymologiquement « la grâce de Dieu », pour ses inventeurs hébreux. Un Jan, né au mois de janvier, le mois de Janus, divinité bicéphale de la Rome antique, gardien des passages et des croisements, ainsi que du changement, et, je me plais à le penser, dieu des portes, parce que c’est classieux. Un Jan qui, anglo-berrichon, représenterait le Français pour les Anglais et l’Anglais pour les Français, et ainsi mesurerait la pauvreté des sentences du chauvinisme. Un Jan dont le prénom est totalement imprononçable aussi bien par les Français que par les Anglais, non pas de par l’impossibilité de leurs langues respectives à proférer les sons qui le forment, mais par ce blocage particulier de la coutume qui impose de prononcer de telle ou telle façon certaines combinaisons de lettres. Pour dire Jan comme Yan, en Français, un « y » est requis, et si on écrit Jan de telle manière, alors il faut écrire Jean. Jan, en Anglais, n’évoque que Jane. C’est ainsi. Jan Bardeau ne résulte que de la combinaison aléatoire et contingente de récits anciens qui me sont étrangers et de la volonté de l’administration de l’État de bien ranger et contrôler sa population. Rien, ici, qui me concerne directement. Lorsque Kollog, le génie, m’attribua pour animal totémique l’ours, je réalisai que je changerais. Par souci d’une symbolique facile, je modifie donc déjà la marque qui me désigne, qui devient Ianours, un nom, je le souhaite, sans signification, et ça nous fera des vacances. J’entends parfaitement que toute caractérisation, au sens de La Bruyère, bisou à lui, appauvrit le sujet en le synthétisant, peu me chaut ! je consens à l’émancipation de quelques-uns de mes morceaux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s