Journal (79)

À ce stade, beaucoup tentait encore de se déplacer en utilisant les anciennes infrastructures. Comme forces de propulsion on utilisait des panneaux solaires bricolés et inefficaces, le charbon puant des mines de Noircénoir, parfois des voiles, du bétail cela va de soi, et Domina, elle, optait pour la force de ses esclaves personnels, une horde de mâles enchaînés à son extraordinaire aura. Ils tractaient ses chars, formaient la matière de ses barricades routières, constituaient ses troupes de fantassins légers, qui s’accrochaient aux véhicules de passage, quitte à en clamser, pour les bloquer, les basculer sur le travers, et les dépouiller. On regardait alors Domina comme la plus funeste pirate de la route. Elle exerçait une emprise totale sur la compagnie de ses serviteurs, subjugués jusqu’à accepter certains traitements, les nuits où elle désirait festoyer, qu’il ne convient pas de préciser ici. Clairement, cette mainmise, si complète, ne se présente jamais habituellement, et quoique le gars Bébert Camus, dans L’Homme révolté croque les rapports du maître et de l’esclave, en tant qu’un maître absolument puissant et un esclave entièrement soumis (et quoi que la révolte de l’esclave bouleversera cette conjoncture), l’exercice du pouvoir revêt des caractéristiques bien plus triviales, se mâtine de concessions et se patine d’habitudes acceptées par toutes les parties, tant qu’elles demeurent acceptables pour la dignité ou la fierté des uns et des autres ou qu’elles ne menacent pas leur survie. L’autorité de quelques-uns sur la majorité ne procède d’aucune légitimité, un régime qui l’ignore se condamne, on négocie donc, on menace, on flatte, on s’accorde parfois. Domina dédaigne ces subtilités, elle dirige sa bande au fouet et à la vénération, un seul homme, du reste, chatouille sa libido, le capitaine Taine, du corps des gendarmes de la route, qui la pourchasse incessament, qu’elle goûte pour sa sagacité, mais dont les choix en matière de rapports sexuels l’inclinent vers ses semblables. Domina, beuglante et flamboyante, exulte, la capture d’une écervelée, égérie de la proche ville de BoKoinBo, lui prodiguera, en rançon, l’accès aux immenses richesses de la ville, retranchée sur sa fortune. Elle déchantera toutefois : on ne la contacte pas et rien n’arrive. Elle convoque sa cohorte, en route ! nous dénicherons les richous de leur repaire. Las, l’horrible piège, loin d’une princesse, sa prisonnière, Sabine Mapitte, s’avère une pouffiasse de la poussière, une crève-cafard de la zone où se masse la misère, et Domina, isolée, sera, à son tour, capturée. Jackadi, l’intelligence artificielle de l’endroit, la destine à devenir le point central de son entreprise en cours : une monstrueuse pouponnière qui peuplera les murs de sa cité vidée. Domina s’en sauvera-t-elle ? Je ne parierai pas là-dessus.