Journal (77)

Allez mesdames, on bouge, on bouge, allez, on n’est pas là pour dormir, allez, un deux, un deux ! Sous les assauts de la musique, rapide, dynamique, boum boum, des basses, du chant qui gazouille et qui bêle, les gymnastes du jeudi gambillent en cadence, exercices robotiques, le bras, la jambe, les joues bien rouges, les yeux révulsés, on force, au rythme de la cheffe de troupe, et à celui de sa piaillerie culpabilisante. Le mannequin souffre, silencieuse, elle s’impose son heure de torture, parce que la ligne, pas se négliger, et puis, au fond, c’est juste comme ça. Rompue, elle regagne son logis, devoir rendu, mais le devoir ne rassasie pas, le devoir ne réconforte pas, le devoir installe une routine délétère qui racornit nos visions, le devoir, figure d’une peur grimée en droiture. Le mannequin, demain, travaillera, la plastique idoine pour un usage professionnel, elle écrira de consternants rapports administratifs, elle jargonnera une idéologie normalisée, en un débit automatique qui travestira l’assurance de l’exactitude, potée insipide d’inepties. Le mannequin m’effraie, elle symbolise la nation policée qui désigne à la répression les tarés dans mon genre, ceux que surveillent gravement les vigiles des grandes surfaces, coupables de sale dégaine, et donc toujours suspects. Lorsque je la croise, elle me scrute, à la recherche de la preuve de mes torts, elle calcule mon niveau de dangerosité. Le mannequin, superbe et lisse, parfois, je m’imagine que je lui plais, et je rougis.