Journal (74)

Cela demeurait, au fil des années, indubitablement, le clou de ce passionnant circuit touristique, prévu pour allier la découverte du terroir de cette région de l’est du Tambhurkhistan, le Batonkhistan, et la quête fondamentale qui nous anime tous, celle de notre essence individuelle, de l’étincelle précaire qui manifeste notre intrinsèque permanence. Le matin, lever à 7 heures, toilette rapide si les circonstances s’y prêtent, la journée, du car, du car, du car, des images floues entraperçues, différents propos, à peine audibles et mal compris, le soir, de la bouffe, de la bouffe, de la picole, de la bouffe, de la picole, baisse du rideau, sommeil de bûche rehaussé de ronflements tonitruants, festin des morpions et des punaises de lit, puis, encore, encore, encore, du car, de la bouffe, de la picole, morbak et car, de la bouffe, de la picole. Des vraies vacances. Et, enfin, nous y arrivâmes : le temple supérieur du Rahamsahadajda, voué à l’adoration des Ataoufs, la Grande Matamouf, le Grand Patapouf, divinités contraires qu’une lutte impitoyable opposa sans relâche, car il est dit : « Alors que la Création, surgie de la matrice fertile du néant, refroidissait, deux êtres […] s’éveillèrent à la conscience d’eux-mêmes et du reste. Il s’aperçurent, ils se détestèrent, ils se combattirent, […] et chaque fois que l’un formait une créature ou un principe, l’autre lui en opposait un autre, […] cela pour les siècles des siècles, et vice versa. » Tant s’acharnèrent-ils qu’ils se détruisirent mutuellement, et nous voici désormais sans maîtres. Quoi qu’il en fut, lors de mon périple, deux représentants des dieux siégeaient encore au sein du Rahamsahadajda : Karmenazaar et Geralcazaar qui incarnaient, respectivement, la Grande Matamouf et le Grand Patapouf. Contre 220 triblons de nickel, une des monnaies du Tambhurkhistan, les deux chamans proposaient à chacune et chacun de leur désigner l’animal tutélaire qui guidait leur personnalité ainsi que leur destin. Pour cela, d’ordinaire, le néophyte se baignait longuement et de manière redoublée dans quatre bassins, chacun figurant un des âges du cosmos, il se lavait ainsi de la corruption propre à chacune de ces ères, cela prenait environ dix jours pour que le hère, d’une bonne erre, sillonne l’aire des bassins. Le jeûne, naturellement, accompagnait ces ablutions. Toutefois, pour les touristes, on se passait de cérémoniel, de tracasseries et de gnagnagna, nous nous contentâmes d’avaler un breuvage très fort, et je plongeai immédiatement en une transe légère, dont je sortais parfois très brièvement, tiraillé par les messages de détresse de mes intestins, vaincus par trop de vin, de gras, et cette mixture, sans doute hallucinogène. Je me sentais présent, où ne séjournait rien, je séjournais, où les sens faillissent, un figure imposante m’apparut, sa stature m’impressionna par sa modestie, ses traits s’incrustèrent en creux dans ma mémoire, où n’y subsista aucune trace. On m’apprit par la suite qu’il s’agissait de Kollog, le génie, qui préside aux origines, aux enfantements et à la sexualité. Kollog gronda d’un timbre terrible qui disloqua mon squelette en des milliards de parts, « Toi, non encore né, je te pèse, et tu es lourd, vraiment lourd, et même relou, je te jauge et je te discerne et je te décerne l’ours, ton guide, ton fétiche et, selon nos rites, totem dual : ours mal léché, ours en peluche. Désormais, pars et ne te retourne pas, fais ce que tu as à faire, sans moi, endosse tout le poids de l’ours, sois furieux, sois mimi. Je ne repris pleinement connaissance de mon entourage que dans l’avion où quelqu’un m’avait fait embarquer. Je me connais maintenant, l’ours, un animal précieux, parce que menacé de disparition, on me respectera, enfin. À moins qu’un médiocre imbécile ne s’avise de me loger quelques balles dans le buffet, pour acquérir un trophée, avant que nous ne soyons éteints.