Journal (72)

Tauleta de Nits, psychanalyste néerlandaise, pionnière de l’étude clinique du sommeil et spécialiste de l’interprétation des rêves, dans un essai célèbre paru en 1921, Van de natuurlijke onbepaaldheid der dingen, oordeel over de nadéquatie van het begrip waarheid, suggère une indétermination absolue de la valeur morale des événements. Pour employer un langage plus vulgaire, elle propose de considérer que, comme une caractéristique envisagée d’une personne pourra, justement, être considérée comme une qualité ou comme un défaut selon les circonstances ou la personne qui établira le jugement, les deux critères se renforçant éventuellement, dans un sens ou dans un autre, comme il se vérifie que les éléments génétiques et culturels s’entremêlent si étroitement que seule l’interprétation et, donc, une prise de position, de l’observateur permet d’attibuer aux uns et aux autres tel ou tel rôle dans la construction d’une personnalité, comme, en ce moment, je ne désire rien autant que d’écrire, quoique mon linge attende d’être étendu, tout en ressentant un grand accablement à pratiquer l’exercice, le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid, s’institueraient uniquement en fonction de l’entour idéologique de l’individu qui les apprécie. De nombreux arguments corroboreraient cette théorie, qui découlent essentiellement de comparaisons entre nos mœurs et nos coutumes et celles d’autres époques ou d’autres régions du monde : des traditions, en effet, pratiquent l’infanticide, le mariage consanguin, etc. Populaire moins aux Pays-Bas que dans les salons d’Oslo, la pensée de Tauleta de Nits connaîtra un succès indéniable jusqu’au bouleversement de la seconde guerre mondiale (et je n’utilise le terme second qu’à des visées conjuratoires). Devant le mal absolu des camps de la mort, encore plus absolu, si on peut dire, parce qu’enraciné dans la banalité de la bureaucratie et de la besogne quotidienne, comme nous l’enseigne Hannah Arendt, ce relativisme moral s’écroule, qui ne condamne pas assez fermement l’horreur d’Auschwitz, de Dachau et d’ailleurs. Mais le sentiment d’abjection que nous éprouvons à évoquer ces crimes suffit-il à étayer un système moral ? L’émotion, inconstante, assujettie à l’éducation, fonde-t-elle une éthique ? Lorsque je comprends que ma connaissance du monde dépend intimement des valeurs instruites par la communauté dans laquelle je vis, que j’entrevois que des limites de mes sens résultent les bornes de mon savoir, en moi grandit l’angoisse, pourtant légère, d’un soupçon, comme de subodorer une anomalie dans le réel, marqué de trop d’apories, comme une légèreté qui me frôle hors de perception et qui indiquerait la fragilité du concret, un extraordinaire inattingible, totalement étranger à moi, à nous, éternellement.