Journal (68)

Lorsque mon père mourut, comme toujours lors de ces circonstances, nous nous chargeâmes, ma sœur et moi, de trier tous ces objets qui subsistent après la disparition de la personne qui les manipulait, contact intime parfois lorsque des traces du corps désormais enterré persistent, poils sur un rasoir et d’autres marques. La présence, pourtant, de mon père dans cette maison qu’il habitait ne se remarquait que comme à la marge, séjour de son enfance, l’habitation qui abrita antan mes grands-parents, leurs deux fils, ainsi que les enfants de la DDASS dont ils s’occupaient, n’avait guère bougé depuis la mort de mon grand-père, et, avant cela, pendant une quinzaine d’années, n’avait qu’à peine changé entre la mort de ma grand-mère et celle de mon grand-père. Débarrassant des armoires, peut-être rangées depuis trente ans, je découvrai, comme si souvent, pour tant d’entre nous, une boîte à chaussures pleine de photographies anciennes, probablement rassemblées par ma grand-mère, puis délaissées plusieurs décennies durant.

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L’une de ces photos me frappa. Je ne la décris pas, puisque je la joins, et me contenterai de quelques commentaires. On imagine la scène d’une photo de classe, comme nous en avons tous subi, dans une école de village, au tout début du vingtième siècle. La disposition du groupe par le photographe illumine nettement la position sociale de chaque enfant. En centre, non pas en haut car on les remarquerait moins, les fils de notables, leurs vêtements ressortent comme de meilleurs facture, leurs mines et leurs statures montrent une meilleure condition physique, probablement une alimentation plus abondante et plus variée ainsi qu’une activité sportive, privilège alors d’une condition aisée, davantage soutenue, leur assurance les distingue déjà de leurs pairs. Autour de ces garçons, sur les côtés et au-dessus, s’organise la progéniture des classes intermédiaires, moins vigoureux, ni avantageux, mais confortables. En bas, les pauvres, les petits, les râblés, les laids. Celui fléché, c’est mon grand-père, il combattit la première guerre mondiale, vécut la deuxième à l’arrière, et s’éteignit à plus de quatre-vingt dix ans. J’admets ma mesquinerie mais, nique leur race, il enterra tous ces rupins.

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