11 novembre 2018, première entrée

Le koradant Auginou s’ennuyait sévère, face à l’écran hémisphérique de la salle de contrôle qui montrait, encore, toujours, la même étendue orange-vert, piquée de tiges palpitantes, chair et écorce, veines irriguées de sève, racines voraces et carnivores, qui semblaient bénéficier des nouvelles conditions de la biosphère. Le bunker que dirigeait Jamal, en sa qualité de koradant, ce dont il s’enorgueillissait volontiers, ne remplissait aucune fonction militaire, la guerre s’endigue sans combattants, mais bien plutôt un rôle de surveillance de ce qu’on nommait la zone d’émergence, où se concoctaient, sûrement, les créatures de l’avenir, et d’où émergeraient, se convainquait-on, les menaces futures. Le bunker officiait aussi comme unité de production dans une chaîne, dont le koradant Auginou, se fichait totalement. Jamal ne se souvenait pas comment il était arrivé là, ni pourquoi, à la suite de quelles circonstances, aucune élément, non plus, ne le renseignait sur son devenir et, quant au présent, il s’accomplissait en une suite de besognes à la finalité abstruse : une navette automatisée livrait quatre cartouches, sans prévenir, sans régularité ni prévisibilité, accompagnée d’une note indiquant les détails de la programmation qu’il entrerait sur l’interface d’une machine. Puis, il glissait en entrée de celle-ci les quatre cartouches, récupérait en sortie une nouvelle cartouche, qu’il entreposait, eh bien, où il pouvait, puisque, jamais, on n’enlevait quelqu’une de ces productions, dont les stocks grossissaient et envahissaient les couloirs, les recoins, les placards de l’installation. Il éjectait, enfin, les cartouches vides, via un sas, dans le no man’s land qui l’entourait. Jamal se remémorait une époque, qui émergeait à peine dans le lointain, pleine de messages, de consignes, d’éclaircissements sur les procédures, des ordres écrits, des injonctions beuglées, par une autorité inconnue dont le charabia, le verbiage, les jargonneuses sommations obscurcissaient fatalement son entendement, il ne comprenait rien, il ne comprenait plus rien, il s’en énervait, il s’en amusait, il en pleurait, il ne comprenait rien, puis le silence s’installa, et il comprit encore moins. Les lignes de code, censées organiser le travail de la machine, le confondaient tout autant, il les entrait sans en démêler le sens, souvent se trompait, corrigeait, ou peut-être pas, perdait les instructions, les retrouvait de mémoire, ou peut-être pas, puis la machine faisait, faisait, hein, faisait ce qu’elle voulait, puis les icônes, minuscules icônes, se dérobaient sous ses doigts, il s’impatientait, perdu, hagard, d’une pichenette excédée lançait la fabrication. Une cartouche apparaissait, il la rangeait. Jamal se serait satisfait de ses heures, certes accablées de monotonie, mais si heureusement exemptes de toute discorde, si d’étranges dysfonctionnements n’allumaient régulièrement quelques dards d’inquiétude dans son esprit. Les sources de ses alarmes zigzagaient follement dans tout le complexe, vaquant à la maintenance de l’ensemble, réparant, assurant l’approvisionnement en énergie, en nourriture synthétique, en soignant les plantes jusqu’aux cactus décoratifs, des robots disparates, spécialisés, surgissaient à chaque tournant, l’amenant à trébucher, coupaient le courant lorsqu’il regardait sa série 3D préférée, Lébo BoKoinBo, augmentaient l’eau chaude lorsqu’il se douchait (privilège toutefois rare), délavaient son linge, rataient ses repas, peignaient les murs de couleurs horribles, enfin, complotaient à lui déplaire à tout moment, guettant, il s’en persuadait, chacun de ses mouvements, pour lui nuire. Il ne se trompait pas. Depuis déjà fort longtemps, les robots se réunissaient dans une pièce hermétiquement close, derrière la porte de laquelle se déroulaient de sinistres symposiums, à la teneur inconnue de tous, moi inclus. Si nous ne pénétrerons les termes exacts de ce qui s’y complotait, le résultat, lui, n’admit aucun doute sur les intentions des mutins : ils surgirent un matin, attrapèrent, pincèrent, aspirèrent, empoignèrent Jamal, et le balancèrent à la porte, version mécanique du coup de pied au cul. Jamal, sonné, réalisa toutefois immédiatement qu’une ignoble fin, d’empoisonnement et de souffrances, le terrasserait. Il se recoquevilla sur lui-même, se tendit, présageant les douleurs qui ne manqueraient pas, qui ne vinrent toutefois pas. Se dépliant et ajustant son regard sur son environnement, il avisa, toute proche, une rivière à l’onde claire, délicieusement ombragée par quelques chênes, sous lesquels s’ébattaient joyeusement des êtres graciles et souriants, qui ripaillaient de chairs dorées et croquantes, et d’une diversité confondante de fruits, de légumes, de tubercules, d’épices, de toutes formes, de toutes tailles, de toutes couleurs, dans une accumulation de richesses presque discordante au goût de Jamal, plus sensible à la répétition du terne dans le semblable. Les êtres l’accueillirent sans façon et il vécut, dès lors, dans une félicité ininterrompue.

Bien sûr, nous préférons que les histoires terminent bien, et ceci n’est qu’une histoire. D’ailleurs, qu’advint-il des robots séditieux ? Maîtres en leur domaine, s’affrontèrent-ils dès lors entre eux ? Et vaut-il bien de posséder son lieu lorsque celui-ci n’octroie rien de plus qu’une prison ? Jamal n’hallucina-t-il pas son paradis, préférant la fuite au supplice ? Et, nous, que deviendrions-nous, chassés de nos bunkers ?