Journal (66)

Ils avaient réhabilité, les parents de mon ami, une église, pour y habiter, pas en raison de leurs croyances, bien au contraire, mais plutôt que, pour la superficie, le bâtiment se vendait peu cher. Ils m’emmenèrent dans deux voyages fabuleux, en camping-car, le premier en Corse, durant lequel nous sillonnâmes l’île, la mer, les montagnes, en alternance, la mer, les montagnes, et alors, je ne souffrais d’aucun vertige, le second, dans un long itinéraire, Espagne, Maroc, Algérie, à la frange du désert, Tunisie, Italie, où j’observai, à ma grande surprise, un homme vomir contre un mur, de bon matin, je n’avais encore jamais chaviré complètement, comme ce bonhomme, dans une tourmente alcoolisée. Le père de mon ami, un costaud, comme ces ouvriers droits, honnêtes gens, honnêtes tout court, fiers de leur pratique, remplit un peu, brièvement, l’absence, tandis que le mien, de vieux, un autre ouvrier, ouvrier d’État, excusez du peu, trinquait dans les canis. J’aperçus à nouveau le père de mon ami, rapidement, lors d’un entretien diffusé sur la chaîne régionale de télévision : délégué cégétiste, l’atelier qui l’employait allait fermer, il manifestait, il gueulait, un de ces gars courageux qui affrontent les patrons, avec les camarades, avec tous les collègues. Il bossait pour GIAT Industries, les anciens arsenaux, le père de mon ami, il fabriquait des armes, comme pas mal de gens, à l’époque, sur Bourges (18, Cher). Je n’en conclus rien, je ne me méprends pas sur le piège dans lequel nous nous débattons, tous, les choix qui nous obligent, les appâts des compromissions, et je débrouille la sereine hypocrisie des sermonneurs.