Journal (65)

Puisqu’il paraît que la connaissance de l’autre, malgré l’empathie, malgré la sympathie, se dérobe à nous sans espoir, que de nos fréquentations nous n’entrevoyons jamais qu’un magma hétéroclite formé de préjugés, les nôtres, ceux d’un groupe, ou d’une culture, que, même à chercher à nous conformer aux opinions qui nous fantasment, nous nous trompons et simulons un comportement là où d’autres sont attendus, je déclare les amours, toutes sans exception, imaginaires, et celui-ci s’accorde à cette loi. Le choix, d’ailleurs, m’appartient-il ? La duchesse me surplombe tant, son intelligence, son humour, sa grâce et sa beauté, son aplomb en société, ne me laissent que de l’admirer, levant mes louanges vers son mètre cinquante. En sa compagnie, toutefois, je me sens souvent moins bête et moins empêtré, à peine gauche, presqu’une gueule pas de caricature. Mais la duchesse vit, respire, transpire (devons-nous le dévoiler ?), et le résultat de ses digestions ne se différencie d’aucun de tous ceux formés depuis nos centaines de milliers d’années de défécations. Précisions absurdes, tellement ils règlent notre sort à tous, mais qui se masquent dans une société bourgeoise, avide de contenance. La duchesse existe mais interprète le rôle attendu pour sa position, je n’en perçois qu’une fiction, et si, pour m’en emparer, pour l’enlever dans une chimère, passion, aventures et coïts jamais interrompus, je concevais Fanchon, Fanchon Distel, très apparentée, quel ressaut me bloquerait-il ? pour enrayer une inéluctable dissolution dans le mensonge, l’illusion, l’incompréhensible.