Confidences d’un troglodyte

Je vis dans une grotte ; oh non ! pas comme vous l’imaginez : ruisselante  d’humidité, chichement éclairée d’une bougie à la flamme vacillante, qui dessine sur les parois les ombres de créatures fantastiques, où seul au milieu de la  rocaille je joue à compter mes poux en bavant fièvreusement d’incompréhensibles litanies dédiées aux dieux telluriques. Non. Chez moi, tout clinque, tout brille et les angles aiguisés de mon domaine irradient d’une belle clarté artificielle qui vous transporte comme en un domaine hors du temps, de l’espace et de la vie.

Je suis là, et je vous observe sournoisement,attentif au ballet de vos réceptions colloques remises de prix fiestas particulières grand-messes du processus démocratique vernissages pots de départs et d’arrivées pots de promotions pots pour les nouvelles années et Noël et l’épiphanie pots pour les succès personnels et les défaites des autres et pour dire dans discours convenus tout le bien qu’on n’a jamais pensé et avec des gestes de bonté tous se féliciter et se congratuler.

Moi, je suis là : lorsque vos souliers effleurent les marbres d’un cuir trop cher, en dessous je ricane, car je connais vos secrets. Je vous vois, dignes, cintrés dans vos costumes et vos tailleurs, et je sens et je constate le résultat de vos défécations ; vous l’ignoriez : vous n’êtes pas cachés.

Je suis là, et je ne suis pas seul. Méfie-toi bourgeois,car notre nom est légion, efface tes traces, épie ton reflet : qui t’affirme que ce balayeur ne dissimule un poignard dans son habit ? Et cet éboueur ne lorgne-t-il pas les grâces défraîchies de ton épouse ?, si mûre pour l’aventure et les aventures canailles.Cet ouvrier qui peint ton mur ne songe-t-il pas à te dépouiller ?, comptant déjà tes biens, estimant leur valeur au cours des marchés parallèles. Le femme de ménage ne te dérobe-t-elle pas quelques menus objets ? Et la cuisinière n’introduit-elle pas un poison secret dans ta nourriture ?

Effraie-toi bourgeois, car tandis que tes filles miment les avanies pornographiques de ta culture et que tes fils se droguent en apprenant le métier de leur père, tandis que nos compagnes et nos compagnons meurent dans tes usines et que nos enfants naissent difformes pour ton enrichissement, nos veines impatiemment se gonflent de fiel et nos poumons gorgés de substances toxiques éructent encore des malédictions.

Prépare-toi bourgeois, prépare-toi : de nos sabbats s’élèvent les chants furieux des laissés-pour-compte, et les borborygmes qui recèlent ton agonie. Et lorsque ton monde vacillera, lorsque la terre se tarira sous ton poids, nous jaillirons des égouts et des creux de l’enfer pour te saisir à la gorge — écoute-moi bourgeois : nous n’avons plus rien à perdre, tu nous a déjà tout pris.