Journal (64)

Les journées traînent lorsqu’on les partage avec un bavard, surtout s’il réclame votre attention, ne se bornant pas à papoter tandis que vous vous évaderiez dans une songerie filée au creux des heures. Lui, le légitimiste, s’interroge sans cesse, mais surtout, ses préoccupations papillonnent autour des redoutables priorités de la préséance. L’idée de la hiérarchie lui sied, celle aussi d’une société ordonnée, et homogène, il attribue à l’indéniabilité de leurs qualités les places occupées dans la distribution du pouvoir par nos admirables cadres despotes, et s’étonne lorsqu’on évoque que la fortune s’hérite au même titre que la misère, comme un butin qui se transmet à chaque génération. Le légitimiste défendra sans relâche le travail, et ce qu’il implique : l’effort consenti jusqu’à l’accident ou la maladie, le don de nos ans pour enrichir autrui, la résignation à ne plus décider pour soi, il abhorre les fainéants. Mais les agents de cette autorité qui lui complaît se méfient du légitimiste, il ergote, il chipote, il esquive les tâches qui lui déplaisent, il feint l’ignorance ou l’incompréhension ou même l’idiotie lorsqu’une demande l’assomme, il désorganise le service en joutant contre ses collègues lorsque se disputent les congés, il sème le bordel. Le légitimiste, on s’en doute, ne sait pas faire grand chose, il s’épanouit comme joyeux compère de bistrot, et si nous n’évoquons pas tous les sujets, l’inclination pour la chopine, hélas, nous réunit.