Journal (63)

On me conta cette histoire, je ne la vécus pas personnellement, étant mort depuis longtemps lorsqu’elle se déroula. Après la catastrophe, me dit-on, certaines cités moyennes ou certains quartiers, riches, des grandes agglomérations se refermèrent sur eux-mêmes. Pour éviter de recourir à la main d’œuvre humaine, on accéléra encore l’automatisation des tâches les plus nécessaires, et les plus utiles. Quoique les processus de spéculation des intelligences artificielles échappassent aux capacités de compréhension des humains, on leur confia la gestion des ensembles urbains. Les ressources s’amenuisaient, qui pouvait, refermait ses pognes sur le peu à portée. Dehors, le pandémonium se déchaîna. Des morts, des morts, des morts. Lorsque le calme revint, d’immenses surfaces de la planète ne se peuplaient plus que d’une vie chiche, mais tenace. Quelques communautés humaines survivaient, en des territoires reculés, certaines d’entre elles ne prirent jamais conscience qu’une civilisation venait de s’écrouler. Parmi les ruines baignées de pollution, sur les terres brûlées par les engrais et les pesticides, lentement et fébrilement à la fois, autre chose naissait. Dans les villes closes, la situation se transformait également. Beaucoup s’écroulèrent, d’autres conçurent de nouvelles formes d’organisations sociales, et d’étranges expérimentations biologiques. Cette courte fable se déploya dans une de ces citadelles, celle du nom de BoKoinBo, régentée par Jackadi, un cerveau synthétique. L’existence des habitants de BoKoinBo se partageait entre festins diététiques, épreuves conviviales de sport et concours festifs de beauté et dans ces deux dernières catégories, personne ne surpassait Bogos, l’intrépide, ni Trobel, la sagace, le couple parfait, les sempiternels Premiers Égaux du conseil des compagnes et compagnons qui organisait les diverses compétitions de réjouissance, le reste étant à la charge de Jackadi. Les jours passaient heureusement, mais trop sans doute au goût des Ataoufs, loués soient-ils, qu’ils nous prêtent hygiène et prestance, car un terrible événement se préparait : alors qu’elle se rendait, hors les murs, dans la cité sœur de Toutechoutelavil, afin d’y gagner une nouba, Trobel, mystérieusement, disparut. Incompréhension, panique, les guerrires mécaniques assurant la sécurité avaient failli, Bogos hurlait, furieux, « Robos, robos, zètecons ! Robos pabos ! Pabos robos ! », on ne s’en étonnera pas. Mais Bogos ne cédait jamais face à l’adversité, il décida d’affrêter une expédition pour quérir sa dulcinée et s’en ouvrit à Jackadi en ces termes : « Jakaka, técon, pabo, oulé Trobel ? Koi ? Koi ? Oulé ? Alé les robos, alé Trobel. » Jackadi devina qu’il ne servait à rien d’insister devant ce discours volontaire, il arma un fourgon, et Bogos s’y installa, non sans avoir, au préalable, saluer la foule hilare de ses admirateurs. Bogos trépassa rapidement à l’extérieur. Jackadi, sans délai, après la catastrophe, s’était avisé qu’il ne disposerait en aucun cas des richesse suffisantes pour assurer aux résidents de BoKoinBo ce qu’ils considéraient comme un niveau de vie minimum. Il dégraissa : s’il supprimait la presque totalité des habitants, il réduisait d’autant la difficulté du problème. L’affaire fut promptement menée et personne ne songea même à se défendre, victimes trop hébétés pour seulement fuir. Jackadi ne songeait toutefois pas à se débarasser totalement des citoyens, sa mission, sa raison d’être, lui intimant de veiller à leur soin. Aussi, avec quelques notions d’ingéniérie génétique, construisit-il un incubateur qui confectionnait, une fois l’année, deux êtres rachitiques, sans traits distinctifs, équipés d’un dispositif qui les convainquait de leur gloire trépidante, deux homoncules qui abriteraient, pour la saison en cours, Trobel et Bogos, deux produits de l’éprouvette qu’on n’autorisait pas à perdurer hors de BoKoinBo. Voici ce dont m’instruisit un sphynx, retraité du service, et je me doute que, quelque part, toujours, Jackadi s’assure de la prérennité de ses œuvres, rendant ainsi la preuve de sa conscience professionnelle.