Journal (61)

Gianni Scandole fonda l’Association Nationale des Usagers des Services en 2004, non pas sur le modèle des habituels groupements de consommateurs mais bien plutôt en vue de constituer un véritable pôle intellectuel destiné à expliciter et, souvent, à critiquer les concepts produits par l’idéologie dominante. Gianni, fils d’ouvrier sidérurgiste des Ardennes, souhaitait plus que tout remettre en cause les indicateurs officiels, tel que le PIB, qui servent, c’était sa thèse, avant tout à justifier les options prises par les pourvoyeurs de services, publiques commes privés, assurances, banques, collectivités territoriales, sécurité sociale et ainsi de suite. S’il ne s’attaqua jamais, et on le lui reprocha parfois, au culte du nombre et de la statistique, en sus de celui des catégorisations et des hiérarchisations, que chérit la société bourgeoise, comme tout débitant, il réfuta la pertinence des politiques induites par les chiffres officiels, politiques souvent discriminantes à l’égard des pauvres, en produisant ses propres indicateurs. L’un d’eux, le Produit Régulier d’un Ouvrier par Unité de Territoire, attira particulièrement l’attention de la presse et des politiques en instituant l’ouvrier et la richesse totale qu’il produit, toutes choses étant égales par ailleurs, comme base de calcul pour comparer différentes unités géographiques ou administratives entre elles. L’ouvrier, ce démon que l’on croyait enterré avec les anciennes républiques socialistes, redevenait visible, bien qu’on l’eût auparavant déclaré espèce disparue. Tout le battage autour de Gianni et de son association ne demeura pas sans conséquences : on l’invita dans les radios, les télés se l’arrachèrent, les journaux ne jurèrent plus que par lui, et, fatale et ultime condamnation, la notoriété lui ouvrit les portes d’un ministère. Gianni, dès lors, étourdiment, ou amnésique, oublia le corps de son discours pour n’en garder que la défroque, il rénova l’organisation de son association, en changea les cadres pour de hauts fonctionnaires, et, lorsque tout fut prêt, que tous ses précédents préceptes furent réformés, solennellement, mais avec fracas, l’ANUS lâcha le PROUT.