De la différence

L’immeuble s’élevait dans la banlieue. Rien ne le distinguait de ses voisins, quinze étages de fenêtres barrées de rideaux, de balcons garnis de plantes jaunies ou encombrés d’ustensiles, balais, bassines, et de jouets entreposés ici par manque de place dans les logements. On y pénétrait par une porte vitrée protégée d’un interphone, suivaient les boîtes aux lettres et, au fond du passage, l’ascenseur ; un escalier de service jouxtait celui-ci mais personne ne l’empruntait.

Dans les années qui suivirent la construction du bâtiment, une coutume s’instaura ; les habitants restant, elle prit force de loi. Nul ne sait qui la pensa en premier, la règle disait ceci : une démarcation trancherait l’immeuble en deux parts égales, à droite vivraient les droits, à gauche, les gauches, ces repères étant établis d’après la position d’un observateur faisant face à l’huis. Les gauches ne saluaient pas les droits, et inversement. La guerre ne sévissait pas entre eux, pas ouvertement, mais les droits glissaient des prospectus sous les portes des gauches, des plaidoyers les exhortant à plus d’énergie et de détermination, ils ne loupaient jamais une occasion de prêcher et de moraliser. Les gauches, eux, se vengeaient par des coups bas, ils ralentissaient le pas lorsqu’un droit marchait derrière eux dans un couloir, ils ne sortaient pas les poubelles, ils organisaient des fêtes le samedi soir jusqu’au matin et fainéantaient la journée du dimanche, conduite qui révoltait leurs adversaires. En somme, les droits méprisaient les gauches qui, sous leurs allures penaudes, le leur rendaient bien.

Il advint qu’un promoteur décida de raser la bâtisse, déjà vieillie, pour construire à la place une résidence de luxe. On dispersa les locataires, on les relogea, et ni les gauches ni les droits ne s’y opposèrent, trop soucieux que cela ne profite à l’autre parti. Tous, de cette façon, ne furent plus rien, dilués dans l’anonymat.