Surmonter le temps

Dis-moi, qui es-tu ? Blême statue de chair figée en ton sarcophage, est-ce ta vie que l’on prend ou la vie que l’on te donne par ces tubes ?

« Ici, on m’appelle Mademoiselle Ti, je suis tout, dispersée aux alizés de ma fantaisie, mon esprit navigue au gré des courants électriques ; on me l’a dit : je peux être qui je veux, où je veux, et c’est moi qui t’ai convoqué Jan, des tréfonds de ta parcelle de temps. Ici, dans ce néant peuplé d’entités changeantes, on m’appelle Mademoiselle Ti mais toi, pour toi, je serais Noxima, celle qui se meut à la vitesse d’une onde, celle qui se meurt dans ce caisson, alimentée par des sondes – raconte-moi, toi du passé, dis-moi ce que c’est d’être humain, limité toujours, par tes disgrâces, tes défauts, tes hésitations, puis métamorphosé par une main que tu tends, par la générosité, la perspicacité, luciole éphémère – dis-moi ce que c’est que d’être humain, d’être ce plus et ce moins qu’un fantasme – dis-moi comment l’on pleure les êtres chers, sans larmes, dis-moi la mort que l’on confronte de sa haine – dis-moi, oh oui dis-moi ! la fatigue et le dynamisme du corps, la maladie que l’on combat sourdement, et les caresses, dis-moi comment l’on porte l’amour sur son corps, ces bruits flasques, ces odeurs aigres, cette félicité qui t’emplit, comble enfin cette terrible absence au creux de la poitrine, ce vide qui me menace d’implosion – dis-moi Jan. »

Et toi, en dehors du temps, cloîtrée ; toi, je te dis : que sais-je de la vie ? Je sais que vivre est danser, et nous dansons si peu, on nous apprend si bien à ne pas déranger davantage que les morts ; je sais que la danse peut investir la vie – et la musique, celle des veines et du sang, celles des frissons de la peau, des chocs et des douceurs du monde extérieur, des batailles du monde intérieur ; je sais que vivre c’est marcher dans l’instant et imaginer toujours être ailleurs.

Mais toi, je te dis : comment pourrais-je t’enseigner quoi que ce soit, moi, qui ne suis qu’une voix, et même pas : des signes figés que le temps effacera. Toi, je te dis : Noxima du futur, je ne suis qu’une voix et toi, image – je me glisse en toi, je t’investis et nous soudons nos rêves. Mais Noxima : nous sommes des spectres qui se délitent à peine formés.