Tango (6)

La pleine Lune rehausse chacun de nos pas d’une ombre d’échassier, l’astre des poètes ! oui ! un sale indic, oui ! les sifflets de la flicaille nous lâchèrent très vite, et bandonéon aussi, trouillard de merde, aussi chancelant que sa musique, aussi falot, tant pis ! tant mieux ! la main de la belle s’accroche à la mienne, nous filons aussi vite que la discrétion le permet, aussi lentement que la frousse nous y autorise, familiers des quartiers populeux, des quartiers où le crime s’autorise à quitter son invisibilité, nous franchissons une nouvelle ligne, nous descendons encore une marche, ici surnagent les rats, les crevards, estropiés, cinglés, drogués, les gamines aux orbites caves qui ne connaissent que rapine, mensonge et souvent de terribles fins, le Grand Démon, travesti lubrique et magnifique sait afficher ses aspects les plus majestueux, ici il étale les bases secrètes de sa puissance, les vies qu’il grignote insatiablement, ne rejetant que des déchets glaireux, gangrenés, affolés de stupidité, assommés, accablés, ils vivent encore pourtant, ils vivent encore, des couples s’engueulent, une mère chante d’un lamento creux quelque berceuse pour un enfant, on rit peu, mais on rit un peu, on rit parfois, nous flottons dans cette caricature de ville, dans ces ruines où se mesure si totalement le mal, le vieux mal du maître blanc et de son dieu couvert d’or et d’étoffes rares, qui pilent les fronts de la progéniture du Grand Démon, qui plient nos carcasses, oui, nous flottons, la belle et moi et ma guitare, elle encore plus droite, elle encore plus vaste, elle encore plus fière, une reine dans ces faubourgs de nulle part, et moi et ma guitare, qui accompagnerons son drame.