Journal (56)

L’obligation au bonheur remplace, aujourd’hui, les injonctions au respect des instructions de l’Église qui, hier, quadrillait entièrement le parcours du chrétien, du baptême au dernier sacrement. À la félicité qui surviendrait, possiblement, après le décès du fidèle, nous substituons la béatitude hic et nunc, qui ne se gagne, hélas ! qu’au prix d’une discipline rigoureuse. Pour être sains, soyons sportifs, et tant pis pour l’organisme, bien trop sollicité, pour éblouir autrui de notre élégance, transpirons dans des salles de gym, au son de musiques industrielles, suivant le rythme de quelqu’un d’autre, hop hop ! en cadence, au pas au pas, pour rencontrer notre véritable ego, enfoui au plus profond, qui serait ce moi authentique, qui n’est pas moi, puisqu’il requiert la patience d’une longue recherche pour se découvrir, il ne manquera jamais de camelots qui nous vendront les ingrédients et la recette pour enfin s’entendre avec soi-même, se développer, comment ? vers où ? pourquoi ? peu importe, courons, plus que quelques foulées avant de s’immerger dans le ravissement. Cette poursuite use notre innocence, nous éteint graduellement, déception, échec, aigreur, tandis que les belles choses, les siestes, et la tendresse, et les délices gustatifs, et l’humour, et l’apprentissage, et tous les exercices des muscles et du cerveau, et le soin porté à mûrir nos créations, tandis que tout cela, s’éclipse dans le stakhanovisme du travail, travail sur soi, travail en soi, travail de taille et d’élagage, pour respecter les prescriptions qui nous métamorphosent en ressource humaine de qualité, et productive.