De l’ambition

Aux tréfonds de boyaux souterrains travaillent les ouvrières, fabriquent des bourses en cuir de modèle courant sous la surveillance de leur patron, Morgnine le gnome, petit être rouge à la peau criblée de pustules, qui déambule en bougonnant sur la fainéantise des employées, engoncé dans son élégante robe de soie jaune brodée de motifs ésotériques.

Femmes crasseuses, mal nourries, vêtues de loques et, parmi elles, elle, à la beauté si tendre éclipsée par des cheveux gras et la fatigue des membres.

Elles ont pourtant, ces besogneuses, parfois l’autorisation de se retirer de leur établi, se rendre en ville. Quelle fête alors ! On s’habille de ses meilleurs habits, inventant mille astuces pour dissimuler la pauvreté de la mise, auréoler de quelque ruban, broche à deux sous les tissus fanés par les ans.

Elle déteste cela. Elle hait la joie de ses camarades, et leurs commentaires égrillards sur les passants, nobles messieurs qui daignent à peine les regarder, et ne consentiraient qu’une amourette, restée secrète. Par dessus tout, elle tuerait les jeunes coquettes qui s’agrippent à leur bras, se pavanent dans leurs robes et leurs souliers si chers ; tellement arrogantes, croient posséder le monde, et pourraient bien avoir raison.

Chaque fois, elle rentre à l’atelier déprimée, se remet à l’ouvrage ; vie sans but, sans passion.

Un jour toutefois, le cousin de son employeur l’a regardée, il visitait les installations car lui aussi possède son entreprise. Il l’a regardée, elle lui a plu ; après la cour, ils se sont mariés.

Elle peut désormais s’acheter toutes les robes et les souliers qui lui agréent, et même un gentilhomme d’opérette.