Journal (43)

Longtemps, bien trop longtemps, je travaillai dans un atelier engoncé dans un demi sous-sol. L’accès s’en faisait par une porte qui donnait sur un couloir mal éclairé, tapissé de brun, qui débouchait sur une rampe inclinée de bois glissant. Immédiatement au bas de cette pente, une porte, sur la droite, donnait sur l’atelier. Ici, nous consacrions, avec mon collègue, l’essentiel de nos journées, pas de lumière du jour, aucune impression de l’extérieur, le monde se serait-il subitement vidé que nous ne l’aurions su qu’en sortant. Le ménage n’y était fait que très rarement, la direction préférant économiser sur ce qu’elle désigne comme superflu, lors des épisodes longs de pluie, des infiltrations d’eau coulaient du plafond sur le moteur électrique d’un extracteur d’air, qui n’extrayait guère, et qui ronronnait toute la journée dans mon oreille droite, tandis que la gauche, lorsque nous l’allumions, vibrait sous le grognement enthousiaste d’une climatisation ancienne. Accrochés au plafond bas, des néons éclairaient chichement, d’une lumière sale et violente, uniquement dans la zone directement sous eux, aménageant des coins obscurs. Nous y utilisions des copieurs, comme on les dénomme, machines qui dégagent de l’ozone, et dont les encres, fine poudre appelée toner, virevoltaient sans doute en compagnie de la poussière des papiers entassés un peu partout, et du on-ne-sait-trop-quoi qui composait les murs du local, régulièrement troué pour y passer toutes sortes de fils, ou des fois rien. Posiez-vous une feuille blanche de papier que vous la retrouviez maculée au bout de quelques jours. Nous utilisions, pour la reliure carrée-collée, un thermorelieur, selon la désignation officielle et très professionnelle, dont la colle, chauffée à 150 degrés, libérait une vapeur, certainement pas toxique, puisqu’on nous le certifiait. Pendant des années, nous gardâmes la porte extérieure ouverte, bien qu’elle donnât sur un couloir du premier sous-sol du bâtiment, et ce pis-aller se révéla, finalement, bien plus efficace que nous l’imaginions, comme nous le constatâmes lorsqu’il fallut maintenir cette porte fermée, pour des raisons de sécurité. Lorsque mes poumons me tiraient trop, je la rouvrais néanmoins, de colère, mais également pour faire chier les beaux messieurs et les gentes dames qui se réunissaient dans une salle attenante à l’issue de notre gourbis, et que le bruit de nos activités incommodait. Souvent, quelqu’un, et souvent quelqu’un de ma hiérarchie, refermait cette porte, parce que c’est comme ça. Assez curieusement, l’addition d’appareillages électriques, d’un stock important de papier et d’une faible hauteur au sol, ne suffisait à doter la pièce d’un détecteur de fumée ; heureusement, nous disposions d’extincteurs, dont nous ne connaissions pas le maniement, et d’une sortie de secours, qui débouchait sur les toilettes des dames du bâtiment adjacent ; en quelque sorte, nous ne manquerions d’eau en cas d’incendie. Le potin de nos divers matériels roulait huit heures durant, ici aussi, personne ne vous entendait crier, puisque personne ne se manifesta jamais lorsque je gueulais que s’ils avaient voulu me crever, ces salopards, ils auraient pu, au moins, me planter quelques coups de couteaux dans le bide. Qu’importe, comme me le certifiait gravement mon directeur adjoint, il y avait, il y a toujours, pire ailleurs.