Journal (35)

Dans cette boule qui tournoie sans relâche, cela pousse, cela s’accroît, cela grignote, cela fore, cela mâche, cela transperce, cela croque, cela empoisonne, cela poursuit, cela se terre, cela harponne, cela encorne, cela suce, cela se pelotonne, cela vole, cela s’accouple, cela hurle, cela nage, cela chante, cela charme, cela rampe, cela tisse, cela s’entraide, cela fuit, cela parasite, cela écrase, et moi, au milieu de ces assauts méthodiques, au milieu de cette fureur réglée, sans frénésie, je me nourris aussi de bien des vies. Et j’en extrais l’art d’une bonne table, chargée de mets variés, de compositions fantasques comme plus sages, de mélanges de couleurs, de saveurs et de parfums, une fête prodigue où s’ébattront mes proches comme l’inconnu, mes hôtes bienvenus au festin des rires et des amitiés. J’ouvrirai mes bras et mon foyer tandis que, dans une cour plus ombragée, dans un recoin discret, s’entasseront carcasses, pelures, tripes et noyaux, et s’ébrouera la compagnie cocasse de mes laquais.