Des hiérarchies sociales

On ignore comment se répandit l’appel. Par groupes discrets, les inutiles se rendirent dans cette vallée oubliée des Pyrénées. Ils s’installèrent, allumèrent des feux, discutèrent et rirent ; ils se lovèrent à satiété dans la chaleur humaine. Trois jours durant, dormant peu, ils évoquèrent leur passé, ses joies, ses espoirs. Les couples se faisaient et se défaisaient au gré des humeurs, on s’aimait sans souci de préjuger, on voulait se connaître, s’effleurer, se pénétrer, partager le pain et les peines, consoler, s’affranchir de soi.

Une grande armature de bois se dressait au centre de cet espace, des fils d’acier y tissaient une toile reliant des cloches de toutes sortes et en tous matériaux, du rebut refaçonné qu’un jeu de poulies raccordait à des poignées. Tous se turent lorsque le joueur se plaça aux commandes de son instrument. Ce fut un concert de notes cabossées, les mélodies évoquaient la morgue du désœuvré, les colères contre le sort qui se dépensent sur les proches, la lamentation retenue, et ce terrible sentiment de ne rien valoir. Les regards s’allumaient aux reflets des flammes, un brasier de fureur les enveloppait lentement.

Cela débuta à l’ultime écho de l’interprétation. Les corps se mêlèrent, des couteaux, des haches, des ongles, des dents fouaillaient les chairs, les déchiraient, on se repaissait de son propre sang ; les cadavres s’amoncelaient. La lutte se poursuivit dans l’amas fumant des morts et des agonisants.

Le paysan qui découvrit le charnier fut attiré par les sanglots d’un nourrisson qui tétait en vain la pointe d’un sein – rigide.