Contes et légendes du Tambhurkhistan

Des dieux

Avant le commencement des temps, nul temps. Et pourtant, déjà, deux consciences s’éveillaient de concert et en chœur, grandissant simultanément, nourries à la même source, la source du néant.

Au commencement des temps, les deux entités, pleinement formées, observant chacune autour de soi, s’aperçurent et se surent, et immédiatement se détestèrent.

Ainsi grandirent-elles soudain, la Grande Matamouf et le Grand Patapouf, et inversement, et réciproquement, par ordre de préséance ou autrement, cherchant mutuellement à écraser l’autre de sa puissance.

Les Ataoufs, car tel est leur nom, plongés dans leur guerre, créaient et créaient encore et encore et encore, lorsqu’un des deux créa le noir, l’autre créa le blanc, et ainsi, de même, tout à fait semblablement, en alla-t-il avec le féminin et le masculin, le ciel et la terre, le chien et le chat, le crapaud et la princesse, et tout ça, et tout ça.

Le temps passait désormais, très indifférent, pour sa part, à ce conflit, et les attaques des Ataoufs redoublaient de violence, si bien, qu’à force, il s’entretuèrent.

Depuis, les dualités s’érodent, des mélanges imprévus se créent, une création mêlée s’épanouit, développant ses formes bâtardes sur le terreau fertile des anciennes dichotomies.

Et, nous, aujourd’hui, nous prions chaque jour les Ataoufs pour que, jamais, ils ne reviennent.

 

De la domination

L’écuyer venait premier, il avançait à reculons, courbé, et naturellement la colonne bien fatiguée par le métier. Son seau balançait à la cadence de l’avancée, et de la dextre il maniait un pinceau de noble crin qu’il appliquait à tracer une ligne blanc uni. Devant, ou derrière selon la place du spectateur et sa position métaphysique, marchait son maître : le funambule n’empruntait que la voie tracée pour lui, selon ses instructions, par son serviteur. Il se guidait dans le monde les bras hauts écartés.

Un jour, le couple se promenait dans la campagne, ils arrivèrent au bord d’une falaise. L’écuyer y tomba et s’écrasa en bas, mélange de rouge et de blanc. Le funambule depuis, un pied en suspens, attend.

 

Des mérites comparés du patriarcat et du matriarcat

L’ogre habitait le lotissement La Chênaie en compagnie de ses sept femmes. Flore avait les dents très noires, le teint jaune et l’haleine forte, elle lui servait de latrines, à disposition jour et nuit dans un coin du jardin. Monique souffrait du dos et des genoux, elle officiait comme banc. Claire se plaignait que le sang lui montât à la tête, accrochée à un trapèze, son vagin, garni d’un récipient de plastique, était la coupe. Brigitte mâchait les aliments et les régurgitait dans le bec de son mari. Stéphanie s’enduisait le corps d’une substance sèche et collante, elle rampait dans la pièce, la poussière et les crasses s’agglutinaient sur elle, et voilà un beau balai. Annabelle buvait une lotion spéciale, odoriférante, elle en mourait lentement, intoxiquée, puis elle léchait Monsieur partout, pour le laver. Coincée au pilori, Sylvie bougeait peu, sauf lorsque l’ogre, saisi d’envie, la culbutait en trois minutes et des grondements.

Ce fut Annabelle qui lui arracha une couille d’un coup de dents, puis chacune y alla de sa contribution. Une oreille fut grignotée, des dents brisées, un œil poché, des ongles écrasés, des côtes fêlées. Brigitte le scalpa et Flore lui trancha les doigts de la main gauche.

On fit un enclos dehors et on l’y précipita. On lui jetait parfois quelques pelures, sa graisse fondit, sa voix avait mué. Les jours de fête, on le sortait, on le lavait à grands seaux d’eau, et on l’apprêtait : des bas de soie rouge, un bustier dentelle et lycra rose, une jupe fendue au haut de la cuisse, des chaussures talon aiguille, un boa bleu fluorescent, un maquillage accentué. Cette jolie pute subissait tout : Claire aimait la fouetter jusqu’à l’évanouissement et Stéphanie sélectionnait les godemichets les mieux dimensionnés pour l’enculer longuement. Un jour, Brigitte, très ivre, lui enfonça la main très en avant, et ne sut pas demeurer dans les limites du raisonnable : elle l’agita beaucoup. Hémorragie interne, le jouet était cassé.

 

De la transcendance

La première phase consistait évidemment à mesurer la distance entre le sol et le ciel. On utilisa une toise. On construisit ensuite une plate-forme, positionnée deux mètres en dessous de la voûte céleste. On y accédait par un ascenseur.

La cérémonie fut splendide. À son achèvement, le maître monta sur la plate-forme. Il présenta sa paire de ciseaux à la foule, puis la planta vivement dans l’étoffe azurée. Il fut immédiatement aspiré. Restait un accroc, d’un noir insondable. On se regarda, on s’écarta. Rien ne se produisit. Alors on partit.

L’édifice est toujours là, et le trou. Des individus, esprits curieux et chagrins, parfois disparaissent. On ne les recherche pas.

 

De l’administration

Il débutait dans la bureaucratie ; un pot fut organisé en l’honneur de son arrivée, il débita son discours devant ceux qui dépendraient désormais de son autorité, il changerait les choses. Il leva son verre à l’avenir, puis s’éclipsa pour prendre ses quartiers dans son bureau de cuirs et d’acajou.

Tandis qu’il prenait connaissance de nouvelles directives, une bulle de plâtre creva le plafond et tomba sur la moquette avec un bruit mouillé. La substance envahit le sol, elle gagna les murs et, avant qu’il ne réagisse, elle englobait la pièce, se refermait sur lui, des grumeaux explosaient, l’aspergeaient de particules. Il se leva de son fauteuil, ses pieds ne répondaient plus, blancs de cadavre, insensibles ; la matière le moulait, son corps se rigidifiait dans ce tombeau gluant. Il chercha à crier, le plâtre l’emplit.

Lors de la réunion des dirigeants régionaux, vingt statues siégeaient autour de la table, l’une d’elles fraîche. Peau poudreuse et gestes saccadés, leurs faciès durcissaient chaque jour davantage. La lenteur les gagnait, les affectant d’une illusion de gravité. Les plus anciennes ne bougeaient plus ; au premier orage toutefois, elles se dissoudraient.

 

De la vie

Ils rampent jusqu’à la grotte par des boyaux souterrains, s’assoient devant la bougie — tous, fixent sa flamme.
 
Je demeure dans l’ombre, seule crisse la pointe de mon stylo sur le papier, tandis qu’ils racontent leur vie. Je ne saurai jamais leurs oublis ni leurs omissions. Ils s’enfoncent, sitôt leur récit achevé, dans le labyrinthe des tunnels. Ils s’arrêteront à leur moment, à leur place, pour s’étendre dans le noir, la solitude et le calme.
 
L’heure des rêves et des regrets est passée.

Qui dira la fin de ce couloir ? Dans la pénombre, ses murs enfilent interminablement leurs craquelures. On y marche entre deux frontières, les pierres du sol et le bois du plafond, on y marche, on y marche, rien n’interrompt la progression que les restes de ceux qui nous y ont précédé, squelettes, chairs en décomposition qui deviennent des interlocuteurs, puis des amis, tandis que l’on marche, que l’on marche, les poumons confits de poussière dans la fragrance des moisissures. Les pas se rajoutent les uns aux autres et les cadavres demeurent muets sur le secret de ce couloir, l’ont-ils d’ailleurs jamais connu ?

Dans cet entre-deux du temps, sans jour ni nuit, le sommeil nous écroule à son heure. On se réveille courbaturé, on se relève, et on marche, on marche. La nourriture vient à manquer, puis l’eau, les forces déclinent et l’on s’enfonce doucement dans le long murmure des morts.

Enfin le repos, plus de marche.

 

De la transcendance

Des ailes tatouées, une sur chaque épaule, elles poussent, déchirent la chair, elles se déploient. On hurle « Non ! »  — la douleur — on supplie « Oui, oui. » — fuir. On passe la fenêtre — chute — on pense « C’est la fin. » Les ailes battent, et chaque battement détruit davantage les os, arrache les muscles, une pluie de sang signale l’envolée.

Le froid, quand on monte — on gèle, on se disloque, on pend inutilement, porté par ces ailes. Il n’y a pas de peur, pas de souffrance, que la glace qui recouvre lentement et pétrifie l’organisme ; que le vide.

 

De la conformité avec les lois

Ils nous dirent : « Avancez tout droit, ne craignez rien, par terre c’est du béton. »

Le premier d’entre nous clopina un peu, mais se lassa vite de se griffer les jambes sur les ronces et de trébucher sur les racines. Une matinée, il se figea devant un chêne et bougonna « Je m’arrête là, ce sera chez moi. » Je crois qu’il ne voulait pas vraiment marcher. Il construisit une cabane dans l’arbre, elle s’embellit au fil du temps. Toute de bois, elle se confond à la forêt et lui, notre camarade, il durcit, il sèche, on ne le distinguera bientôt plus non plus.

Le deuxième cherchait un chemin, alors il se perdit. Il devint sauvage et un peu fou et celui-là, c’est moi. Je parcours les sentes des animaux, je beugle à la lune. Crasseux, dépenaillé, mon sort me satisfait, et je pleure subitement : je connais les hôtes de ce bois, chacun par son nom, et je me repère sans jamais me tromper ; à la saison des amours pourtant, hurlant mon rut, manque la femelle qui me serait appariée.

Le dernier était le meilleur d’entre nous. Il obéit aux instructions, qu’il se cogne ou qu’il tombe, l’effort ne comptait pas. Il est allé loin, vraiment. Je regarde ses yeux exorbités et je n’y devine que la peur. Ses mains sont restées serrées autour d’une branche pourrie, il a finalement cherché à s’extraire du marécage. Trop tard, la bouche était prise et dans son affolement, le nez a vite suivi.

Je croque un pou qui se promenait sur mon sourcil, en pissant sur le défunt.

 

De l’identité

Jean Jean, détective privé de son état, se gratte l’aisselle, il renifle ses doigts, sueur. Une barbe de trois jours lui colle de la broussaille sur le visage. Midi s’affiche à sa montre digitale, le facteur passe, une lettre tombe dans la boîte, choc sec. Jean Jean se déplie du fauteuil, grincement, il remonte son pantalon de velours sous sa bedaine, ses chaussures bon marché râpent le lino.

L’enveloppe contient une note, quelques billets, des photos, une grosse femme s’y affiche, ménagère de quarante ans divisée entre télé et vaisselle. Histoire d’adultère, une affaire classique, des heures de filature qui éructent lentement leur ennui, mais de la bonne thune pour Jean Jean, les finances comme d’habitude naviguent en sous-marin.

Pour cette fois, Jean Jean utilise un système automatique, il installe ses caméscopes, ses appareils photos dans la chambre d’hôtel où la mégère retrouve chaque vendredi son amant. Le lendemain, il développe les pellicules, envoie cassettes et images à son client, le tout rondement mené. Puis il boit. Sur son bureau, le mot de l’homme surnage sur un flot de papelards, « Prouvez-moi que cette salope me trompe, je m’occupe du reste. » Un malaise diffus lui titille la caisse à idées, et si ? Il s’enfonce dans l’inconscience, engourdi par la boisson.

Lorsqu’il émerge, les muscles douloureux, les quatre heures du matin ont trépassé ; son regard flotte, « Je m’occupe du reste. » Saisi, il se précipite hors de sa tanière, grimpe dans son cercueil roulant, le pavillon du couple est à côté, lumières, porte d’entrée ouverte ; dans le salon, l’infidèle irrigue une mare de sang. Jean Jean marque le coup, bête traquée il s’affole, puis se calme, compte jusqu’à dix, vingt, trente, et à quarante décroche le combiné, appelle les flics. Pas de problème, il leur expliquera les tenants et aboutissants, crime passionnel, il lui reste les clichés comme preuves. Il les sort de la poche intérieure de son blouson ; dessus, on aperçoit clairement, qui se lutinent, Jean Jean et feue son épouse.

 

Des classes sociales dangereuses

On l’a repérée dès son arrivée dans le quartier, on fumait une clope sur un banc avec mon pote, on s’emmerdait. La putain bourgeoise nous est passée devant le nez, en nous jetant une de ces œillades de poule effrayée comme elles font toujours. Nous, on s’est regardé, et ensemble on l’a suivie. D’abord, on a gardé nos distances, on s’est rapproché progressivement ; elle a marché plus vite, coincée dans son tailleur, perchée sur ses talons, son cul balançait comme un de ces trucs d’hypnotiseur dans les films, on était en transe c’est vrai. À un moment, elle s’est affolée, elle a jeté ses escarpins et elle s’est mise à cavaler. Nous, on rigolait, « Cours donc ! on te chopera bien. » ; d’ailleurs, qu’est-ce qu’elle foutait ici cette conne ?

Quand on l’a rattrapée, on l’a traînée dans un terrain vague, on l’a un peu chahutée, je te pince un nibard ou je te doigte la chatte. Je gardais ma main sur sa bouche pour pas qu’elle rameute les mégères du coin, elle me mordait et je saignais, mais je m’en tapais. On lui a arraché ses fringues et collé quelques baffes, qu’elle se calme ; comme elle se calmait pas quand même, mon pote a sorti son couteau, un monstre genre Rambo. C’est là que ça a foiré. Elle s’est débattue encore plus, alors on s’est énervé. Plus question de la niquer gentiment, on la frappait pour qu’elle crève ; et puis je l’ai ceinturée, je voulais arrêter ces conneries, ça pouvait se terminer en taule, un meurtre. Mais mon pote, lui, il l’a matée et, d’un coup, il l’a plantée, en plein cœur l’enflure. La lame l’a transpercée et a terminé sa course contre mes côtes, la greluche a claqué en gargouillant, je l’ai lâchée et j’ai gueulé « Fils de pute, regarde ce que tu m’as fait, je vais te tuer. » Mon pote s’est barré, il flippait.

Le sang de la femme se mélange maintenant au mien ; je sens comme une pointe qui me perce le cerveau… Elle s’infuse en moi, elle grignote mes cellules, je deviens l’hôte d’un parasite, je change, je ne le désire pas, je ne veux pas d’elle, de ses manières, de sa culture que l’on m’a toujours refusée, je le comprends mieux maintenant, malheureux enfant de la pauvreté, il aurait pu devenir autre chose, ne pas se perdre ainsi dans la bestialité. À quoi bon la pitié ? elle ne modifiera pas le passé, il a commis une faute, il la paie, et son ami, demain, connaîtra bien pire.

 

De la vanité

Les hommes tournent autour d’elle : car elle est belle et ses formes promettent des plaisirs, et bat à sa poitrine une rose qui est son cœur. Les hommes fascinés font une ronde, ils s’avancent mais n’osent pas, ils s’avancent puis reculent, elle, s’occupe seulement d’elle, et de la rose, écarlate d’un sang riche, cette rose qui est son cœur, qu’elle admire, qu’elle bichonne, le premier souci de ses soins.

Un chevalier disperse les prétendants, il clame « J’aurai cette femme ! », puis il se lance au combat, l’assiège, l’assaille, tente d’enfoncer la barrière d’indifférence qui la protège. Affolée, elle se tourne pour riposter, fait face à l’ennemi qui, d’un geste, lui arrache le cœur. Triomphal, il le lève à hauteur de sa bouche, pour l’embrasser, pour le dévorer, mais le cœur, cette rose, lui échappe d’un sursaut, et la tige s’en enroule autour du cou du voleur. Elle, à genoux, hurle de douleur, sa poitrine est fendue, son ventre est crevé, la tige se déroule, toute d’épines, ce sont ses tripes. Et le chevalier suffoque, le cou percé, il va mourir quand, d’un coup de dague, il coupe la tige et s’enfuit, laissant la belle perdre sa vie sur le carreau. Le cœur, il le jette de fureur, dans la gueule d’une poubelle. On ne reverra plus ce chevalier.

Un homme riche trouve le cœur, c’est un vieil usurier, qui voit la rose et croit voir un trésor. Il le prend et l’enferme dans le coffre où vieillit son argent. L’usurier est malin : il invite la belle, tandis qu’elle est faible encore, il l’invite et elle sent, dans ce coffre quelque chose l’attire. L’usurier et la belle se marient, lui, satisfait par cette nouvelle preuve de richesse, elle, triste, qui dépense, qui séduit cruellement, elle pleure son cœur, cette rose si fraîche qu’elle aimait regarder et flatter.

L’usurier doit mourir, et ce jour, la belle, qui n’est plus si belle, ouvre la porte du coffre et y trouve une fleur séchée par les ans, et pourtant : elle resplendit encore. Et la belle retrouve son cœur, qui est une rose, elle le retrouve et le donne à cet homme qu’elle connaît, et la tige de cette rose qui est un cœur, cette tige fragile, enfonce tendrement dans les flancs de cet homme ses vieilles épines et lui, il sourit et embrasse le cœur, cette rose.

 

Des monstres

Qu’aurais-je pleuré, gémi et supplié ? Ils ne s’expriment jamais ouvertement ; mais leurs murmures suintent des murs, les quolibets serpentent et s’accrochent, visqueux. Je ne suis pas comme eux, c’est vrai : mon dos tordu, et l’œil torve, la jambe tournée, le poil dru — lorsque je marche dans la rue, le poids de leurs regards, l’orgueil de leur jugement, le bris soudain de leurs rires, m’écrasent au sol, bloquent mes jambes, et je voudrais tellement, je voudrais tellement les fuir, courir et oublier.

Je ne joue plus, qu’ils gardent leurs faces lisses, leurs tenues trop bien mises, qu’ils se récurent, se brossent, tentent de camoufler et leurs défauts et leurs vices. Une nuit étouffée de brouillard, j’ai pris un sac, quelques effets, de la douleur partout au corps, j’ai refermé ma porte, m’en suis allé, pendant des heures j’ai cheminé, jusqu’à cette tour, ses escaliers, que j’ai gravis.

Comme il s’agitent, eux, tout en bas, construisent, réparent leur monde toujours si proche de s’effondrer. Moi, je craignais leur perfection, mais désormais vois bien leur fragilité : et ils se touchent, se heurtent et se caressent ; leurs membres saignent, leurs esprits hurlent, leurs gorges crient ; la joie éclate, l’amour s’épanche et reposés, sereins, il s’attendrissent ; ils procréent, puis meurent, d’autres les remplacent — aveugles, et presque sans mémoire.

Qu’ils sont donc beaux de ne pas être beaux et moi, je hante ces hauteurs, scrutant le contrebas, j’admire mes vieux bourreaux — je me frotte aux vents, bois aux nuages, le seul témoin peut-être capable d’évoquer qu’ils existaient, afin qu’ils ne vivent pas en vain.

 

Des hiérarchies sociales

On ignore comment se répandit l’appel. Par groupes discrets, les inutiles se rendirent dans cette vallée oubliée des Pyrénées. Ils s’installèrent, allumèrent des feux, discutèrent et rirent ; ils se lovèrent à satiété dans la chaleur humaine. Trois jours durant, dormant peu, ils évoquèrent leur passé, ses joies, ses espoirs. Les couples se faisaient et se défaisaient au gré des humeurs, on s’aimait sans souci de préjuger, on voulait se connaître, s’effleurer, se pénétrer, partager le pain et les peines, consoler, s’affranchir de soi.

Une grande armature de bois se dressait au centre de cet espace, des fils d’acier y tissaient une toile reliant des cloches de toutes sortes et en tous matériaux, du rebut refaçonné qu’un jeu de poulies raccordait à des poignées. Tous se turent lorsque le joueur se plaça aux commandes de son instrument. Ce fut un concert de notes cabossées, les mélodies évoquaient la morgue du désœuvré, les colères contre le sort qui se dépensent sur les proches, la lamentation retenue, et ce terrible sentiment de ne rien valoir. Les regards s’allumaient aux reflets des flammes, un brasier de fureur les enveloppait lentement.

Cela débuta à l’ultime écho de l’interprétation. Les corps se mêlèrent, des couteaux, des haches, des ongles, des dents fouaillaient les chairs, les déchiraient, on se repaissait de son propre sang ; les cadavres s’amoncelaient. La lutte se poursuivit dans l’amas fumant des morts et des agonisants.

Le paysan qui découvrit le charnier fut attiré par les sanglots d’un nourrisson qui tétait en vain la pointe d’un sein – rigide.

 

De la force des certitudes

Sur l’hémisphère nocturne, quelque poète peut-être orientait sa méditation vers le suicide, ou des amants cherchaient en la profondeur du ciel la réponse à leur fièvre, des astronomes calculaient, dénombraient, mesuraient, tendaient leurs yeux vers leurs brillantes maîtresses. De l’autre côté du globe, on mangeait, on se battait, on s’embrassait là aussi, on maintenait la palpitation.

La lumière disparut, les étoiles s’éteignirent, l’univers mourut.

Et les humains, eux si fiers, si pleins d’eux-mêmes, eux dont le caractère avait construit un monde, les humains se transformèrent. Ils perdirent leur consistance, s’allégèrent, ne se maintenaient plus sur terre ; spectres désormais, portés par les courants aériens, beaucoup se dissolvaient, doucement, dans l’atmosphère.

Combien de temps après ? la lumière revint, et les étoiles, résurrection.

Jamais notre espèce ne recouvra sa masse ; espèce fragile vouée à la grâce des alizés, espèce aux sourires de cristal, qui, dans son instabilité permanente, flottait dans la sérénité.

 

Des mystères de la génération

Cet après-midi du 15 avril, je me résolvai à échapper à la langueur qui me clouait au lit depuis des semaines, une promenade dans la campagne environnante reconstituerait mes forces. Mes expériences sur l’apparition de la vie réclamaient trop et je songeais à les abandonner, pour aujourd’hui au moins elles se passeraient de moi. Et puis, comme si la frustration de ces recherches stériles ne suffisaient pas à me miner, il y avait eu cet accident au printemps de l’année passée. Une bonbonne emplie de spores avait explosé et mon assistant fut tué net par un éclat de verre, égorgé comme une bête ou un assassin et moi, je souffris six longs mois de démangeaisons, un gâchis qui concluait parfaitement une saison infertile.

Moi qui étudiais la vie, j’avais transformé ma maison en caveau ; aussi était-ce avec bonheur que je goûtais la caresse du soleil. Le chant des grillons m’adoucissait par son intemporalité et le vent drainait vers moi les senteurs de ce beau pays qui renaissait de l’hiver et des ravages de la Grande Guerre. Au loin, j’aperçus quelqu’un qui venait dans ma direction ; je rajustai mon chapeau et mon col et raffermis mon pas, je jouais de ma canne voulant me croire bourgeois, petit caprice d’un fou plongé dans les cauchemars de la science. Que n’avais-je choisi la carrière militaire ? Sans doute serais-je mort à cette heure, mais héros et décoré.

La personne se révéla être une jeune fille de pauvre condition, sa peau était blanche et ses cheveux de jais flottaient librement, de grands yeux marrons absorbaient la lumière. Sa tenue me frappa, nu-pieds elle revêtait une manière de pantalon dont elle relevait les jambes au genou et qui tenait par deux bretelles, rien ne cachait sa poitrine au téton rose, cette découverte me choqua ; et elle m’excita.

Nous nous rapprochions et une fougue montait en moi dont je ne me serais jamais cru capable, je la désirais, forcée ou non, je ne brûlais que de pénétrer cet être ravissant, de lui écarter les cuisses et de m’y consumer. Elle me souriait, son parfum me flattait, me saoulait, elle me tendit la main et, par des chemins que j’ignorais, me conduisit en des sous-bois touffus. Nous glissions, nous nous écorchions aux basses branches et aux ronces, elle haletait maintenant et, alors que nous arrivions au centre d’une clairière, je constatai sa complète nudité. Elle s’allongea, doucement se couvrit de boue. Je ne la distinguais bientôt plus qu’à l’éclat de ses dents, je jetai mes habits et furieusement me couchai sur elle. Je ahanais en une matière chaude qui m’enveloppait, la fille se dissolvait ; elle disparut à l’instant où je poussai un râle de plaisir.

Cette fois, je ne doutais plus de l’affaiblissement de ma raison et, craignant en ces lieux ma perdition, je m’enfuis par le train pour rejoindre Bordeaux où demeuraient mes parents. Quelques trois mois après néanmoins ma curiosité se réveilla et, ayant recouvré ma santé, je décidai de retourner à l’endroit où s’était évanouie l’apparition. Il me fallut quatre jours de patientes reconstitutions pour retrouver la clairière ; au milieu se dressait désormais un arbre étrange d’aucune espèce connue, un seul fruit y pendait, une poche de placenta qui battait à la mesure d’un cœur de fœtus. Selon mes observations ultérieures, la créature hybride se détache lorsqu’elle atteint la pleine formation d’un humain femelle et fécond, puis elle s’enfouit en terre l’hiver pour ne ressortir qu’aux chaleurs du printemps. J’ignore tout de son mode de nutrition, mais je soupçonne les conditions de sa reproduction, car chaque année je croise cette jouvencelle et chaque année croît un nouveau plant.

 

De la fin du monde

La Terre quitte son orbite dans un gigantesque craquement. Ce craquement, c’est le dos d’Atlas qui se redresse en grognant. Il frotte ses mains l’une contre l’autre et ses rides cassent sous le coup d’un énorme sourire. Terminé : Atlas en a assez, désormais il s’occupera de lui et de ses amis, il gueule « Allons ! Dressez les tables, percez les tonneaux, mangeons et buvons, chantons et dégueulons ! »

Et ses collègues arrivent, tous ceux de la Voie Lactée, des soleils explosent, des planètes flambent, Atlas hurle « Mesdames, Messieurs, salut ! »

 

Du couple

La machine grince, ses ferrailles tintent, son moteur grogne ; le pays se sculpte dans le quartz, le soleil y perce des réfractions, des diffractions. Indifférente à ces jeux, la masse de métal casse une piste au poids de chenilles de bois, navire qui se cherche un port sans savoir où il va.

Dedans, derrière des vitres polarisées, deux voyageurs ; un homme et une femme, assis en vis-à-vis. Ils ne se connaissent pas, ils se glissent des regards à la dérobée, il n’ignore pas ses jambes croisées et son minois, elle songe à ses bras, à des étreintes. Parfois, quand l’un ou l’autre varie sa position, leurs iris se rencontrent et se mêlent fugitivement ; on y lit peu, rien, et tout s’y dévoile, les sourires retenus et les phrases avortées.

Lorsque la monstrueuse embarcation s’arrête pour une pause, ils descendent ; chacun part de son côté. Deux autres montent.

 

De l’identité

Monsieur Martin louait un coquet deux-pièces avec coin cuisine, proche du centre-ville. Les premières années, il y invitait des amis, ils dînaient et se distrayaient, soit d’une cassette vidéo, soit d’une belote arrosée de goutte.

Mais monsieur Martin vieillit, et selon l’équation exponentielle de l’administration, plus l’âge cassait ses muscles plus s’amassait la paperasse. Le coffre qui contenait attestations certificats quittances diplômes permis factures bien sûr cartes en tous genres déclarations contrats récépissés relevés coupons bordereaux fiches notifications carnets avis se mit à suppurer sa pâte, et envahit la chambre de piles instables. Monsieur Martin, après quelques essais pour ordonner cette prolifération, abdiqua ; il se résolut à installer son lit dans le salon.

Un jour que monsieur Martin constituait un dossier qui lui permettrait d’obtenir une pièce que réclamait un autre dossier, il s’appuya, fatigué, contre l’une de ces colonnes. Immédiatement, celle-ci céda, le malheureux sombra dans les profondeurs d’un piège blanc, il se débattit, il étouffait, il lutta, la masse ricanait des froissements, il couinait le pauvre. D’un crawl maladroit il creva l’écume de cette mer démontée, recouvra l’air et le souffle. La fureur le chauffa, il courut au supermarché, acheta d’énormes sacs d’un noir d’anarchie, y engouffra les liasses importunes, jeta tout cela à la déchetterie où l’on broyait et compressait. Et il cessa d’exister.

 

De la notoriété

Lika dansait, elle était belle et son teint foncé rehaussait la rose pâle de ses lèvres et l’incarnat de son sexe rasé. Lika dansait, chacune de ses postures était un mot et tous ces mots s’assemblaient en une formule d’ensorcellement. Lika dansait, et sa piste se hérissait de têtes d’hommes qui gémissaient et l’embrassaient tandis qu’elle les piétinait. Lika dansait, quand l’un de ces hommes soudainement la mordit, elle culbuta, et ces mâchoires avides, rendues furieuses, la déchiquetèrent, l’éparpillèrent.

Lika ne danse plus, Méli la remplace.

 

Du destin

Le rituel se déroule toujours ainsi : à 23 heures 45, le 31 décembre, il installe la table basse et le fauteuil face à l’horloge. Il s’enfonce dans le moelleux du siège, se sert une coupe de champagne, la sirote ; bientôt, il ouvrira la boîte de bois verni qui trône sur le verre fumé devant lui. La bibliothèque l’assure de ses cuirs et de son poids de mémoire ; il soupire d’aise.

À minuit moins deux, il sort le pistolet de son étui, un instrument efficace, choyé quotidiennement. Il y introduit une balle neuve. Aux douze coups du nouvel an, il tourne le barillet d’un mouvement souple du poignet.

C’est la quatorzième fois qu’il fixe de cette façon quelle joie lui apporteront ces jours tous frais. Ce coup-ci, l’année sera bonne.

 

De la domination

La compagnie des autres lui répugnait, il voulut s’élever au-dessus d’eux.

Il demanda qu’on lui fabriquât une paire d’échasses bien épaisses et qu’on les fixât solidement, et il s’y percha.

Un panier fut attaché à une ficelle, lui permettant de monter aliments et vêtements. Un serviteur fut affecté à la tâche de le remplir. Il devait également nettoyer les déjections du grand homme qui chiait de ses hauteurs, et éponger l’eau de sa toilette, collecter son linge, et amuser le maître en jouant le gibier lorsque prenait à celui-ci la facétie de tirer à la carabine à plomb. Il devint son unique lien avec les hommes.

Mais rien ne dure, immanquablement une échasse se brisa et on en retrouva le cavalier écrasé, les os rompus. Le serviteur hérita. On dit de lui que la vue d’une scie lui arrachait toujours un sourire.

 

De l’ambition

Aux tréfonds de boyaux souterrains travaillent les ouvrières, fabriquent des bourses en cuir de modèle courant sous la surveillance de leur patron, Morgnine le gnome, petit être rouge à la peau criblée de pustules, qui déambule en bougonnant sur la fainéantise des employées, engoncé dans son élégante robe de soie jaune brodée de motifs ésotériques.

Femmes crasseuses, mal nourries, vêtues de loques et, parmi elles, elle, à la beauté si tendre éclipsée par des cheveux gras et la fatigue des membres.

Elles ont pourtant, ces besogneuses, parfois l’autorisation de se retirer de leur établi, se rendre en ville. Quelle fête alors ! On s’habille de ses meilleurs habits, inventant mille astuces pour dissimuler la pauvreté de la mise, auréoler de quelque ruban, broche à deux sous les tissus fanés par les ans.

Elle déteste cela. Elle hait la joie de ses camarades, et leurs commentaires égrillards sur les passants, nobles messieurs qui daignent à peine les regarder, et ne consentiraient qu’une amourette, restée secrète. Par dessus tout, elle tuerait les jeunes coquettes qui s’agrippent à leur bras, se pavanent dans leurs robes et leurs souliers si chers ; tellement arrogantes, croient posséder le monde, et pourraient bien avoir raison.

Chaque fois, elle rentre à l’atelier déprimée, se remet à l’ouvrage ; vie sans but, sans passion.

Un jour toutefois, le cousin de son employeur l’a regardée, il visitait les installations car lui aussi possède son entreprise. Il l’a regardée, elle lui a plu ; après la cour, ils se sont mariés.

Elle peut désormais s’acheter toutes les robes et les souliers qui lui agréent, et même un gentilhomme d’opérette.

 

Des idéaux

Il était une fois au pays des Anarques, un roi qui avait un fils unique. Le prince Makola vivait du train des gens de noble naissance, festoyant et chassant volontiers, se distrayant de toutes les manières ; mais cette existence heureuse fut bouleversée : il fréquenta de chagrins cerveaux, et découvrit la pauvreté du peuple.

Il réagit aussitôt, comme l’exigeait son sang, commanda à son tailleur un costume rapiécé et s’éclipsa du palais, de nuit, par une porte dérobée, « Ainsi me mêlerai-je à la masse, pour la mieux comprendre et soutenir. »

Il s’enfonça dans les quartiers défavorisés, empruntant des rues de plus en plus sombres. Des yeux suivaient sa progression, des ombres hésitaient à le suivre. Une main l’attrapa par l’épaule, il recula d’effroi, une voix caqueta « Seigneur, tu aideras bien la pauvre Jennie, regarde… » L’apparition rabattit le capuchon qui dissimulait ses traits et sa figure apparut : crasseuse et désirable. Le prince hésita, trop longtemps : la main de la bougresse avait glissé entre ses cuisses et gonflait son sexe. Elle souriait et lui, le coup qu’il reçut le décapita presque. Ils lui dérobèrent tout, en tirèrent bon prix et, plus avant dans la nuit, d’autres, par jeu, le rouèrent et le violèrent.

Certains disent que celui-là, moitié fou, glapissant, qui mendie son vin, se nourrit d’ordures, que celui-là fut prince un jour.

 

De la domination

Ronds, ils flottent ; derrière, le ciel augure d’avenirs radieux. Leurs bras se recroquevillent atrophiés, ils suffisent à tenir de bons cigares ; leurs jambes minuscules ne servent plus, ils se déplacent par les pets que flatulent leurs vastes culs. Leur face occupe un hémisphère, leurs traits s’étirent en grands sourires ; ils palabrent, ils devisent, sur le cours des choses et les orientations à donner, ils aiment à s’écouter.

En bas, dans la poussière, des bipèdes triment. Nus, ils s’échinent au long d’une chaîne, cela craque, cela souffle, cela étincelle, on sent la sueur, on sent la merde, la graisse des machines ; ils ont appris à ignorer gaz délétères, explosions, amputations, et la faim qui leur tortille le ventre.

Et dans un coin, caché derrière des fournitures, un homme, d’une lime et d’une tige rouillée, taille une flèche.

 

Des maux de tête

Je lisais La Fantastique Parade de Raspatello lorsque, pour la première fois, elle se mit à dérailler. Le récit m’avait emporté dans la jungle baroque de la Polynésie du IIIe siècle avant Jésus-Christ, une fête exceptionnelle s’y déroulait, des tambours martelaient leur appel dans la nuit, la Lune liquéfiait son or sur les convives, une orgie se préparait, le sperme et le sang couleraient. Négligeant ma lecture, elle décida de s’intéresser aux reflets de ma lampe de chevet sur le carrelage, cela l’occupa des heures durant au terme desquelles je me couchai, frustré certes et davantage, troublé.

Sa deuxième révolte se déclencha dès le lendemain. Je me rendais à mon bureau. Je m’apprêtais à monter dans le bus, elle préféra filer à la terrasse d’un café. L’été tournait à la canicule, un thé de bon matin la tentait, elle jouirait de la fraîcheur, contemplerait les travailleurs au pas lourd qui s’engouffraient dans les transports en commun, les filles parées des tissus légers qui les dévoilaient. Le directeur me convoqua l’après-midi même, je ne lui expliquai pas ma situation, qu’y aurait-il compris ? Je ressortis pour retirer auprès de la secrétaire le seul blâme de ma longue carrière.

Et cela se répéta. Je me concentrais sur une tâche, elle se manifestait soudain, elle s’évadait ; ou je décidais d’aller au cinéma, elle me traînait au restaurant ; je cherchais un document, elle se saisissait d’un autre ; je tendais la main pour saluer un collègue, elle la transformait en claque ; je bisais une relation, elle l’embrassait à pleine bouche. On me renvoya. Mes amis me conseillèrent, soit d’oublier leur existence, soit de me débarrasser d’elle. Comment l’aurais-je pu ? nous étions si liés. Au début de ma période de chômage, elle se calma, s’étouffant à l’arrière-plan. Mais suffisait-il que je décroche un entretien, elle se déchaînait ; nous finîmes par nous fâcher réellement, je ne l’encadrais plus.

La décision s’imposa, on me présenta un chirurgien marron, une opération me délivrerait, la médecine produit de tels miracles. L’intervention fut planifiée pour la semaine suivante, dans une clinique clandestine sise en banlieue. Un problème subsistait toutefois : m’autoriserait-elle à y pénétrer ? J’étais impuissant face elle, on est impuissant face à une tête indépendante si elle refuse la trépanation.

 

De la différence

L’immeuble s’élevait dans la banlieue. Rien ne le distinguait de ses voisins, quinze étages de fenêtres barrées de rideaux, de balcons garnis de plantes jaunies ou encombrés d’ustensiles, balais, bassines, et de jouets entreposés ici par manque de place dans les logements. On y pénétrait par une porte vitrée protégée d’un interphone, suivaient les boîtes aux lettres et, au fond du passage, l’ascenseur ; un escalier de service jouxtait celui-ci mais personne ne l’empruntait.

Dans les années qui suivirent la construction du bâtiment, une coutume s’instaura ; les habitants restant, elle prit force de loi. Nul ne sait qui la pensa en premier, la règle disait ceci : une démarcation trancherait l’immeuble en deux parts égales, à droite vivraient les droits, à gauche, les gauches, ces repères étant établis d’après la position d’un observateur faisant face à l’huis. Les gauches ne saluaient pas les droits, et inversement. La guerre ne sévissait pas entre eux, pas ouvertement, mais les droits glissaient des prospectus sous les portes des gauches, des plaidoyers les exhortant à plus d’énergie et de détermination, ils ne loupaient jamais une occasion de prêcher et de moraliser. Les gauches, eux, se vengeaient par des coups bas, ils ralentissaient le pas lorsqu’un droit marchait derrière eux dans un couloir, ils ne sortaient pas les poubelles, ils organisaient des fêtes le samedi soir jusqu’au matin et fainéantaient la journée du dimanche, conduite qui révoltait leurs adversaires. En somme, les droits méprisaient les gauches qui, sous leurs allures penaudes, le leur rendaient bien.

Il advint qu’un promoteur décida de raser la bâtisse, déjà vieillie, pour construire à la place une résidence de luxe. On dispersa les locataires, on les relogea, et ni les gauches ni les droits ne s’y opposèrent, trop soucieux que cela ne profite à l’autre parti. Tous, de cette façon, ne furent plus rien, dilués dans l’anonymat.